Au bonheur des mots – L’Orient-Le Jour: mon hommage à Farès Sassine

La perfection n’étant pas de ce monde, il reste permis – ce me semble – de dire que Farès Sassine était un homme « complet ». Paradoxalement (mais c’est foncièrement humain), la…
— Read on www.lorientlejour.com/article/1271335/au-bonheur-des-mots.html

“La charte de salut national”: commentaire

Au premier abord, les réformes qu’égrène ce texte paraissent relever de l’évidence. Dans la mesure où il s’agirait de cerner la crise en cours et de prescrire le remède que semble appeler chacun de ses aspects, un citoyen bien intentionné peut aisément souscrire aux mesures énumérées dans l’ébauche de programme proposée. On doit saluer, en particulier, l’effort consenti pour y inclure des pistes d’action en général oubliées dans ce genre de textes. Toutefois, après lecture et relecture, j’ai dû relever la quasi-absence de la dimension causale ou explicative, autant structurelle qu’historique, de l’épreuve dévastatrice que nous traversons. Ce manque risque de réduire la liste des revendications, dans l’esprit du signataire potentiel, à une sorte de credo subjectif des auteurs : un choix d’objectifs évidemment souhaitables mais dénués de ce qui serait susceptible de fonder ou d’accroître leur possibilité effective, de rendre visible leur complémentarité autant que d’introduire dans la liste un ordre de priorités.
J’entends bien qu’il n’était pas possible de retracer l’histoire du pays ou du régime dans une pétition. Ce dont je parle n’est pas un récit mais un diagnostic qui aurait tenu, je crois, en une centaine de mots. Il était indispensable pour justifier objectivement les revendications, de même que pour en suggérer la hiérarchie mais aussi pour préciser les responsabilités. Son absence affaiblit beaucoup la dimension politique du programme proposé et confère à celui-ci une allure trop juridique, ce qui nuit sensiblement à sa capacité de persuasion, au degré de cohérence probable du front dont il est appelé à lancer la formation, autant qu’aux garanties qu’il est sensé présenter pour l’avenir. Voilà pourquoi, tout en saluant l’intention citoyenne qui anime ce texte, je me suis abstenu de le signer.

 

Heurs et Malheurs d’un Volontaire du Bilinguisme

 

Heurs et Malheurs d’un Volontaire du Bilinguisme

 L’Orient-Express, Février 1996

Ahmad Beydoun s’est imposé
depuis plusieurs années comme
l’un des intellectuels libanais
les plus respectés. Aussi bien au
Liban qu’en France, où il est
souvent appelé à intervenir.
Sociologue, mais aussi poète,
il est connu pour le soin extrême
qu’il apporte à son expression et
pour son souci permanent
de mettre en question les usages
de la langue. Des langues plus
exactement, en l’occurrence
l’arabe et le français,
comme on le voit dans le texte
qu’il a lu en recevant les Palmes
académiques, en octobre dernier.
Nous le publions intégralement
ici parce que ce document très
personnel en dit sans doute plus
sur les richesses du bilinguisme
bien compris qu’une dizaine de
colloques.

Pour Nadine Méouchy

Le Chat (lourdement) botté .

J’ai appris le français
d’abord à l’école de mon village. Vers l’âge de dix
ans, je pataugeais encore dans Le Chat botté. J’étais
déconcerté par cette langue où l’on devait prononcer «ils
sortent» ce qui s’écrivait noir sur blanc «il,s sort.ent».
Surtout, je restais bouche bée devant le fait qu’on dût
appeler «Joseph» ceux qui, selon moi, s’appelaient de
toute évidence «Josep,ch». Ce que cette dernière bizarrerie
avait pour moi de tragique se mua franchement en
ridicule lorsque j’appris, par hasard, que «Joseph» n’était
autre, en définitive, que le familier Yûsuf. Je saisissais mal
le dessein dans lequel la Providence avait creusé un fossé
si profond entre deux formes d’un même prénom.
J’accrochai donc le Yûsuf qui se trouvait être à portée de
ma main — mon condisciple des leçons particulières de
grammaire et d’orthographe — et le surnommai «Josep.ch».
Sobriquet qui lui colla à la peau pendant des lustres.
A dix ans, j’éprouvais donc des étonnements dignes d’enfants
plus jeunes. Sous d’autres cieux, on aurait soupçonné quelque
retard mental. À Bint-Jubayl, en revanche, je faisais figure de
pionnier. Et lorsque nous entamâmes, au cours de l’année suivante,
une lecture partielle du Cid, c’est le directeur de l’école
qui se dérangea, en personne, pour m’interpeller: «Rodrigue!
as-tu du cœur?»
Le village était passablement antifrançais. Il avait été brûlé
par la troupe du colonel Niéger, en 1920, et bombardé,
même, par des avions: oiseaux d’enfer auxquels la population
n’était guère habituée à l’époque mais qui ne devaient plus
s’absenter très longtemps depuis. Le fait fut consigné par la
poésie populaire
La campagne française avait été déclenchée en représailles au
sordide massacre perpétré au village voisin de ‘Ayn Ibil par
des bandes fanatisées, en partie bint-jubayloises. Mais le commandement
français visait aussi à occuper l’intérieur du Jabal
‘Amil et à liquider (deux mois avant Maysaloun) la guérilla
fayçaliste qui avait infligé aux troupes d’occupation d’assez
lourdes pertes.
Plus tard, en 1936, la relève de la za’âma à Bint-Jubayl s’était
effectuée sur le fond de l’émeute qui avait ensanglanté le village
dans le contexte de l’effervescence nationaliste que
connaissaient alors diverses contrées du Levant. Si, au milieu
du siècle, le souvenir de 1920 — dont les images n’avaient
d’ailleurs rien de vaillant — était déjà émoussé, celui de 1936
constituait, par contre, le mythe fondateur des notoriétés
locales en place.
Il n’empêche qu’à travers les bribes d’information que l’on
avait sur la civilisation dont ils constituaient les repères, Paris
et la Révolution française, Jeanne d’Arc et Napoléon,
Rousseau et Voltaire, Lamartine et Hugo, Anatole Lrance et
Gustave Le Bon exerçaient sur la nouvelle génération de lettrés
une puissante fascination. Toute connaissance, même
modeste, de la langue française était fortement valorisée.
Aussi le directeur de mon école faisait-il courir le bruit qu’il
avait lu une cinquantaine de classiques Larousse! C’en était
assez pour mettre aux abois, non seulement les écoliers qui
avançaient dans ce domaine à pas de tortue, mais le village
entier, toutes générations confondues. Afin de mieux asseoir
la terreur qu’il faisait régner sur l’école, le directeur avait
trouvé un stratagème supplémentaire: il maintenait le Petit
Larousse ouvert sur sa table si souvent que les instituteurs qui
passaient à son bureau se mirent à raconter qu’il était en train
d’apprendre le dictionnaire par cœur. Le Petit Larousse en
imposait. Jamais de mémoire de Bint-Jubaylois, on n’avait vu
de volume aussi épais, imprimé en si petits caractères et
rédigé, au surplus, en langue étrangère. On s’étonnait, bien
sûr, qu’il s’appelât le Petit Larousse. Personne n’avait vu le
Grand. Alliant ainsi le pouvoir au savoir, notre directeur
devenait le pharaon de l’école; il y exerçait une autorité sans
partage.
Je n’étais pas un élève très appliqué mais j’étais têtu et j’aimais
la difficulté. Aussi, au sortir de la sixième, consacrai-je tout le
temps libre que me laissaient au cours des vacances les parties
de cartes à la lecture des Trois Mousquetaires que je ne terminai
qu’à la fin de l’été. L’été suivant, je le sacrifiai à la lecture
d’un roman de Hemingway, en traduction française, bien
entendu. Du côté de l’arabe, le spectacle était nettement diffé-
rent: à l’âge de 14 ans je retenais déjà dans ma jeune mémoire
plusieurs milliers de vers, une partie du Coran, le manuel de
grammaire et beaucoup d’autres
choses. J’avais lu (plusieurs fois,
pour certaines) toutes les monumentales
Sîra des héros populaires et je
commençais à m’intéresser aux
romans contemporains.

Au COUVENT, LE SAINT…

C’est au
couvent de Machmouché, où je rentrai
en troisième, que je commençais
à résoudre le grave problème de la
vitesse de lecture qui hypothéquait
mes rapports aux livres français.
Curieusement, la petite bibliothèque
du collège comptait surtout des
romans de Maurice Leblanc et de
Jules Verne. Ils me passionnèrent à
tel point que j’arrivais désormais à
avaler un roman en moins d’une
semaine; ce qui, comparativement à
l’interminable martyre qu’avait
constitué pour moi mes lectures de
Dumas et de Hemingway, représentait
un exploit inouï.
Je tombai successivement, à la même
époque, sur un prof de français puis,
en classe de seconde, sur un prof de
littérature française qui, manifestement,
n’adoraient pas leur métier. Ils
Le Petit Larousse en imposait, on
s’étonnait bien sûr qu’il s’appelât le
Petit Larousse
préféraient débattre en classe de sujets plus attrayants que la
classification des propositions subordonnées ou l’art poétique
de Boileau. Je m’efforçai donc de leur soutirer des réponses
aux questions qui ravageaient mon cœur d’adolescent: Dieu
existe-t-il? La vie a-t-elle un sens? Y a-t-il un fondement de la
morale? Ils louvoyaient, s’esquivaient. Ils étaient tous les
deux, je crois, des escrocs intellectuels. N’empêche que j’écoutais
passionnément le bavardage existentialiste qu’ils débitaient.
Les noms magiques de Sartre, Camus et de Beauvoir
que je rencontrais aussi, quoique en caractères arabes, dans la
revue beyrouthine al-Adâb, me devinrent familiers. Lait crucial:
je vivais désormais mes inquiétudes métaphysiques en
termes français.
Je retrouvai le même prof de littérature française au collège
des Makassed de Saïda où j’entamai ma classe de première.
J’avais décidé d’aller aux sources, de passer outre les racontars
du cher prof pour me plonger directement dans la littérature
existentialiste.
Un jour — réminiscence, sans doute, d’un ancien subterfuge
bint-jubaylois — je posais ostensiblement sur mon pupitre
L ’Homme révolté de Camus que je venais d’acquérir. Dès
qu’il l’aperçut, M. le Professeur en prit possession d’autorité,
protestant que ce n’était pas une lecture pour mon âge. Le
coup était d’autant plus dur que les livres français, les collections
de poche exceptées, étaient chers et que j’avais dû, sans
doute, essorer rudement mon budget étriqué de fumeur et de
cinéphage pour me procurer celui-là. Aussi,
quelque débordement violent de la part de son élève dépité,
mon maître se hâta-t-il de promettre un dédommagement
équitable. Effectivement, il m’apporta dès le lendemain
Aphrodite. Ce roman de Pierre Louÿs se révéla être pratiquement
un manuel d’érotisme,
qu’en pédagogue averti le cher
maître jugeait mieux adapté à
mes besoins que les élucubrations
moralisantes de Camus. Il
devait avoir raison puisque la
fréquentation répétée
à.’Aphrodite se solda par une
augmentation très sensible de ma
vitesse de lecture.

L ’Etre et (surtout) le Néant .

Au cours de l’été 1961 — je
venais de terminer ma première
année de licence — j’attaquai
L’Etre et le Néant. Il était écrit
dans le petit opuscule de
Foulquié sur l’existentialisme
que ceux qui avaient lu et compris
le grand ouvrage de Sartre se
En huit étés, j’avais parcouru
à grands pas la distance du Chat botté
à L’Être et le Néant
comptaient sur les doigts d’une main. Je décidai de me compter
sur un doigt de l’autre main. J’ai tenu tête vaillamment à
ce minotaure qui d’ailleurs me fit l’impression de devenir,
progressivement, docile, séduisant même.
J’avais dix-huit ans. En huit étés, j’avais parcouru, à grandes
enjambées, la distance du Chat botté à L’Etre et le Néant.
L’intervalle, je l’avais meublé surtout de polars, de sciencefiction,
de littérature existentialiste et — baccalauréat oblige
— de classiques Larousse, beaucoup moins que cinquante. En
ce début d’automne, je portais le deuil de l’union syroégyptienne
qui s’était rompue le 28 septembre. J’avais aussi
des chagrins d’amour. Il ne manquait plus que Fayrouz qui
choisit ce moment précis pour lancer Tikhmîn râhit bulwat alhulwîn.
Sartre m’apprenait que l’homme était une passion
inutile, que le néant s’insinuait dans l’être comme le ver dans
le fruit, que nous étions condamnés à la liberté. Le monde où
s’étaient déroulées mon enfance et mon adolescence chavirait.
Mais au fond de mon cœur était désormais planté, comme
une écharde, un mot bien français: liberté.

Des Stars et des Maîtres .

Lorsque je débarquai en France,
en octobre 1963, je n’avais jamais engagé de véritable conversation
en français. Je répondais comme je pouvais aux oraux
de fin d’année. Il m’arrivait aussi de poser des questions à mes
profs en français ou de risquer — dans cette langue —
quelque remarque. J’avais eu des échanges, en français, avec
René Habachi qui m’avait offert son amitié. Je confrontai
chez Nonra ou à L’Automatique mon agnosticisme assez
farouche à sa bienveillante foi personnaliste. Mais, avec lui, je
pouvais me rabattre sur l’arabe quand je voulais. Aussi, c’est
à Carpentras, où j’arrivais de Marseille en route pour Paris,
que j’eus ma première conversation avec une Française, la
femme d’un cousin qui voulait savoir — d’une source qu’elle
estimait plus objective que son mari — à quoi s’en tenir sur
la vie au Liban vers lequel le couple préparait son départ.
L’interrogatoire me valut une migraine de trois jours.
Mais la France, à défaut du français, m’appartenait si naturellement
déjà que le lendemain même de mon arrivée à Paris,
j’exigeais, sans ambages, le départ du président de la
République française. Et quel président! J’étais venu, ce
matin-là, voir à quoi pouvait bien ressembler la Sorbonne
lorsque je me retrouvai sur la place au milieu d’une manif
d’étudiants. Deux minutes plus tard — juste le temps de jauger
les slogans — ma propre voix arrivait à mes oreilles
comme d’un autre monde (ce qui était bien le cas): «Des
amphis, pas de canons! Fouchet, démission! De Gaulle, à la
porte!
Il y eut ensuite des pavés, les policiers qui nous chargèrent, le
caniveau, le parapluie, et, enfin, moi remontant à toutes
jambes le boulevard Saint-Michel. Ma mégalomanie avait
vécu.
J’ai fréquenté la Sorbonne et le Collège de France au temps
des grands maîtres. Bachelard et Merleau-Ponty venaient de
mourir. Mais les noms d’Aron, Gurvitch, Friedmann,
Jankélévitch, Ricœur, Hyppolite, Wahl, Alquié, Berque,
Rodinson et quelques autres surchargaient mon emploi du
temps. A force d’écouter ces messieurs, je me libérais de l’envoûtement
que leurs seuls noms avaient exercé sur moi au
cours de mes années de fac à Beyrouth. J’étais même devenu
exagérément critique vis-à-vis de l’enseignement de certains
d’entre eux. Nonobstant ma fréquentation remarquablement
assidue des amphis et des salles de cours, mon cœur battait,
en fait, pour les déviants, les vitrioleurs. Je jouais Jean Genet
contre Aron, Jacques Prévert contre Jankélévitch. Mes dés
étaient pipés. Contre Juliette Gréco ou Yves Montand, le
vieux Gurvitch (mauvais accent, mauvais français, mauvaise
humeur) ne pouvait faire le poids.
En même temps, à côté de Sartre, une nouvelle étoile montait
dans le firmament de mon rêve universaliste: Karl Marx, dont
la philosophie morale se trouvait au centre de mon premier
projet de thèse. Dans ma chambre mal chauffée de la rue
Ponscarme, je passais des dizaines de nuits blanches à résumer
son œuvre avec une minutie qu’aujourd’hui je trouve franchement
pathologique. Il me fallut cependant quelque temps
encore avant d’adopter ouvertement, pressé par la conjoncture
intellectuelle de Beyrouth où je rentrai définitivement au
début de l’automne 1965, l’étiquette marxiste. C’est à
Beyrouth également que j’entendis parler, pour la première
fois, d’Althusser et de Foucault, dont les noms sortaient
encore des limbes au cours de mes deux courtes années parisiennes.
Enfin, je ratai Lévi-Strauss qui pourtant était à deux
pas, dans quelque salle de ce Collège de France où j’allais
régulièrement écouter Berque et Hyppolite. J’avais rencontré
le nom de l’anthropologue dans la Critique de la raison dialectique
de Sartre. Mais je ne mesurais pas encore la puissance
de son œuvre. Aujourd’hui encore je regrette ce retard.
La culture française que j’avais élue était celle de l’irrespect. Il
y en a d’autres, je le sais. Par ailleurs l’irrespect qu’aujourd’hui
encore je fais mien n’est pas synonyme d’effronterie ni
de vulgarité. Il n’a rien de violent. En prenant de l’âge, j’ai fait
quelques progrès sur le chapitre de la politesse. Je concède
volontiers que l’humour — autant que l’amour qu’il contribue
à entretenir d’ailleurs — est une lumière de vie; l’ironie,
talent humoristique de première nécessité, représente, à mes
yeux, une vertu cardinale. En revanche, je répugne de plus en
plus à la violence verbale et regrette de ne pas avoir appris
plus tôt à l’éviter. L’irrespect que je revendique est une attitude
de l’esprit. Il consiste à ne pas s’incliner devant les arguments
d’autorité, à postuler que personne n’a assez de génie
pour mériter de votre part une démission de la raison.

Rythmes versus Structures .

Avant même d’entamer des
études de philosophie, j’avais contracté l’habitude d’apprendre
par cœur des formules de philosophe ou même des
phrases de romancier que j’estimais receler une sagesse profonde
ou présenter une structure particulièrement vigoureuse.
A cette dernière catégorie appartenait, par exemple, la
fameuse définition sartrienne de la conscience: «La conscience
est un être pour lequel il est dans son être question de son
être en tant que cet être implique un être autre que lui.» En
arabe, je mémorisais plutôt des poésies, pour leur beauté ou
encore pour obéir au même charme de l’exotisme et de la difficulté.
Entre autres les célèbres vers de la Lâmiyyat al-‘Arab.
Que la beauté de ces deux types de discours ne fût pas la
même, j’en étais bien conscient. J’avais hâte même de rapporter
leur différence à une divergence générale opposant les
deux langues. Déjà imbu de Coran, de rythmes poétiques
arabes, de saj‘ et de gbarîb, je pensais que, pris dans une oralité
foncière, le discours arabe ne pouvait avoir pour idéal de
beauté que la majesté du verbe, la symétrie des rythmes et
l’éclat extrême des images. Par contre, l’écrit français dont la
musique était trop discrète à mon goût, tenait, selon moi, sa
supériorité d’une plus grande sérénité du vocabulaire, de la
robustesse et de la variété des structures phrastiques. Il répondait
donc mieux aux besoins d’une analyse rationnelle, soucieuse
des nuances, et démêlant, sans occulter leurs cohé-
rences, les multiples niveaux de la réalité. Pour tout dire, je le
trouvais bien adapté aux besoins de la longue marche vers
l’explicitation de l’être. Ce qui ne l’empêchait pas de véhiculer
(dans les grands romans, par exemple) des vérités fulgurantes,
des raccourcis de la condition humaine. Seulement, je
pensais qu’il s’agissait de véritables raccourcis où venait se
condenser une connaissance
préalable de chemins
beaucoup plus longs et plus
sinueux.
C’était évidemment une
théorie d’enfant, conditionnée
par le caractère très
étriqué et par la forte dissemblance
des deux corpus
arabe et français que
j’avais jusque-là visités.
J’attribuais à chaque culture
les vertus et les défauts
de ce que je connaissais
d’elle. Néanmoins, l’idée
d’allier dans ma future production
littéraire, la magie
du verbe arabe aux vertus
de l’analyse caractéristiques
—- selon moi — du
discours intellectuel français,
servit de justification
principale — parfaitement
explicite — de mon choix
de faire — contre le désir
de mon père — des études
de philo.
Contre Juliette Gréco ou Yves
Montand, le vieux Gurvitch (mauvais
accent, mauvais français, mauvaise
humeur) ne pouvait faire le poids
L e pie d d e R o d in s o n . J’ai appris de la bouche d’un autre que
je pouvais me considérer comme un écrivain de langue française.
C’est arrivé le 27 février 1982. En présence de plusieurs
dizaines d’auditeurs, Pierre Chaunu, historien vénéré au verbe
austère, qui présidait mon jury de thèse, me dit du haut de la
tribune de l’amphithéâtre Descartes en Sorbonne, qu’il venait
de découvrir en moi «un grand écrivain de langue française».
L’aspiration à ce titre ne m’avait jamais empêché de dormir.
Je tenais beaucoup à écrire correctement, à éviter les mots et
expressions momifiés, à faire de belles phrases même. Mais de
là à me considérer comme un écrivain, voire «un grand écrivain»
de langue française… J’étais fier des ressources de mon
expression arabe; fierté qu’exagérait sans doute la misère qui,
dans ce domaine, régnait autour de moi. Je ne tenais donc,
nullement, à me fourvoyer dans l’immense continent des
Humanités d’expression française, hérissé de si grands noms
(ces auteurs contemporains que j’adulais) et où j’aurais été
classé d’emblée comme citoyen de seconde zone voire comme
titulaire d’un simple visa de tourisme. Si bien qu’avant de produire
cette thèse que Maxime Rodinson poussait devant lui,
le matin de la soutenance, dans le chariot où apparemment il
faisait ses emplettes au marché du coin, je n’avais rien écrit de
consistant en français: à peine des compositions d’examen,
trois ou quatre projets de thèse, des résumés de cours. Ce ne
serait tout, cependant, qu’à condition d’oublier la petite montagne
de résumés de lecture que j’avais accumulés. Résumés
effarants de précision, si soigneusement rédigés. Résumés à la
confection desquels j’ai usé mes jours et mes yeux et qu’à
95% je n’ai plus jamais utilisés. Résumés que s’agissant de
questionner mon apprentissage de l’écriture je serais mal inspiré
d’oublier, car c’est principalement en résumant que j’ai
appris à écrire.
Quoi qu’il en soit, en écoutant la déclaration de Chaunu, que
vinrent agrémenter d’ailleurs les éloges moins solennels mais
tout aussi catégoriques des autres membres du jury, je fus pris
de panique. Je commis des fautes de français en cascade, en
marmonnant, à leur adresse, des phrases de remerciements.
En sortant de l’amphithéâtre pour précéder au café
L ’Ecritoire ces grands messieurs et quelques amis à qui j’offrais
un pot, je m’aperçus que j’avais oublié mon imperméable
plié sur le dossier de mon siège. Je priai un ami que je dépassais
dans la cour de la Sorbonne de revenir le chercher. Il
s’exécuta mais non sans m’avoir lancé un regard dont le sens
ne pouvait m’échapper: tout le bien qu’on venait de dire de
mon travail, entendait-il m’expliquer, ne m’autorisait pas à
prendre un ami pour un porte-manteau. Or sur cet aspect des
faits, j’étais si entièrement d’accord avec ledit ami que je faillis
fondre en larmes et que, rentrant en trombe dans le café, je
marchai sur le pied de Maxime Rodinson. Il eut une crispation
de douleur qu’aujourd’hui encore je ne me pardonne pas.
LIn e fa usse quer el l e . Car pour moi, il ne pouvait s’agir de
m’installer dans un statut quel qu’il soit. Il est vrai que les
éloges — auxquels j’ai prétendu, pendant très longtemps, être
insensible — arrivent aujourd’hui, quand ils sont crédibles, à
m’émouvoir. À entendre répéter des gens dignes de foi que
vous écrivez bien, vous finissez par vous dire qu’ils doivent
avoir quelque bonne raison de le croire. En éprouver du plaisir
est une attitude mois suffisante, en définitive, que l’indiffé-
rence farouche où je me cantonnais jadis. Une sensibilité bien
gérée au jugement d’autrui finit, en nous rappelant nos
limites, par modérer notre vanité.
Néanmoins, je reste loin de vivre la capacité d’écrire comme
un don. Bien écrire ne suppose nullement que l’on soit à l’aise
dans l’univers d’une langue. L’effort authentique d’écriture se
déroule, au contraire, sous le signe du malaise. Les approximations,
les incertitudes, les ratures constituent les conditions
d’émergence d’un style original; par contre les tics, les tournures
toutes prêtes, même si elles sont personnelles, ne font
que ramener le texte au bercail de la banalité.
Précisément, la langue française m’a charmé par les intarissables
ressources qu’elle offre au cheminement de la pensée
vers son expression adéquate. L’adéquation de l’expression
s’y obtient par touches successives et variées. On est débordé
d’alternatives, de virtualités. Elles sont offertes par le vocabulaire,
les procédés syntaxiques, les figures de style. On est gratifié,
au bout de ce procès d’approximation, de la sensation
d’avoir bien dit ce qu’on voulait dire, de n’avoir sacrifié
aucune nuance. Pourtant la boucle n’est jamais définitivement
bouclée: les possibilités de faire mieux ou de procéder diffé-
remment n’ont pas de limites.
Avoir fréquenté le français pendant de si nombreuses années,
y avoir tant lu, enseigné, écrit ne m’a jamais inspiré, par
ailleurs, de véritable crainte pour mon identité linguistique
ou, plus généralement, culturelle. Sans nourrir la prétention
(ni d’ailleurs l’ambition, combien stérilisante, combien désespérée)
de coïncider avec le Soi idéal, ou l’Esprit de ma langue
maternelle et de la culture qu’elle véhicule, je reste fondamentalement
arabe, arabophone et — pour vous infliger un néologisme
— arabographe. Le français, j’y suis arrivé, pour ainsi
dire, volontairement, en profitant de quelques chances qui se
présentaient, certes, mais au prix d’efforts prolongés. Je continue
à entretenir mon arabe, à le corriger, en douceur, sans
plan préétabli. Je me contente de faire attention à mes mots,
à mes phrases, et, en cas de doute, d’ouvrir un dictionnaire ou
une grammaire. Car l’arabe, personne ne le connaît plus
assez, personne aujourd’hui ne peut prétendre le «posséder».
C’est une langue vivante, certes; quant à ceux qui en avaient
la parfaite maîtrise (ou qui, du moins, nous donnent, à nous,
l’impression de l’avoir eue), ils sont tous morts et enterrés.
Mais passons, puisque c’est là une autre histoire. J’ai traduit
tantôt dans un sens tantôt dans l’autre quelques-uns de mes
propres écrits. L’exercice est excellent pour apprendre à
dépister les transpositions hâtives, les anachronismes aussi.
C’est aussi un défi parce que l’auteur étant lui-même le traducteur,
il est porté à nourrir l’ambition secrète de produire
— sans se départir, toutefois, du souci de fidélité à son texte
— un autre original et non pas une traduction.
Mon expression arabe passe pour être plutôt circonspecte, un
peu à cheval sur les «usûl». Je suis certain, pourtant, que ma
pratique du français lui a été bénéfique. Souvent je fais de
longues phrases arabes dessinant des monts et des vaux, tant
y sont fréquentes les incises, les appositions, les inversions. En
me relisant, je me dis que quelque chose de français doit être
passé dans le style (je laisse de côté le contenu): sans doute en
effet de ce souci de l’adéquation et de la nuance que je mentionnais
à l’instant.
À vrai dire, mon intériorisation de ce souci a gâché bien des
poèmes qu’il m’est arrivé d’écrire en arabe. Un poème se
construit par bribes. Celles-ci se logent dans l’espace que le
texte esquisse, de sorte à donner sur des béances. Sauf exception,
il faut laisser vacants ces abîmes parce qu’ils sont les
arènes du rêve. Succomber à la tentation de l’expression adé-
quate, pleine, en ajoutant ça et là, l’une après l’autre, des
notations complémentaires finit — même si ces dernières sont
«belles» — par étouffer la poésie. Ce travers, je n’ai pas toujours
su y échapper et je le regrette. Quant aux caractéristiques
structurelles d’origine française que ma prose arabe
semble avoir intégrées, je suis loin de me les reprocher. Tant
qu’elles ne sautent pas aux yeux — pour les griffer, s’entend
— elles demeureront, pour moi, au contraire, un sujet de
fierté. En fait, c’est de la part de l’arabe (que je ne maîtrise
qu’un peu mieux que d’autres mais qui donne corps à mes
rêves) que je suis fondé à craindre des contaminations indésirables
pour mon outillage stylistique français, forgé à grandpeine.
Je reste, toutefois, mauvais juge de l’efficacité de mes
précautions.

À LA BARBE de Marx .

Tout compte fait, il m’a toujours été
pénible de m’identifier jusqu’à la coïncidence avec une étiquette
autant que de me cloîtrer dans l’enceinte d’un genre. Je
me soucie peu de savoir à quelle discipline se rapporterait tel
de mes textes. Et, même affichées, les affiliations doctrinales
ne sont jamais venues à bout de mon ironie. Pourtant j’ai eu
mes idoles. Mais, analogues à l’idole en dattes du bédouin,
elles restaient comestibles. Façon, peut-être, de me neutraliser,
des communistes de l’Université libanaise, me traitaient,
vers 1962 d’existentialiste. J’en rigolais en dépit de mon admiration
pour Sartre, tellement ce qualificatif me semblait
détonner sur mon train de vie si ordinaire. Plus tard, j’optais
pour un Marx moraliste, soucieux de la singularité des êtres
et des situations. C’était un Marx avec qui on pouvait plaisanter.
Il devait céder le pas partiellement à Lénine. La discipline
partisane répondait, pour moi, à une exigence de droiture
personnelle et d’efficacité objective. Elle correspondait
mal à mon tempérament aussi peu porté à donner des ordres
qu’à en recevoir. Ce qui ne m’empêcha pas d’adopter une
ligne de conduite peu nuancée, rigide même, dénotant un
aveuglement presque volontaire à l’ambivalence des comportements
et aux subtilités des motivations. J’insiste. Mon propos
n’est pas de gommer des vicissitudes de ma formation
intellectuelle les vélléités serviles. Car il n’est que trop fré-
quent que nos libérateurs eux-mêmes nous aliènent. Grisant,
le concept sartrien de liberté devait longtemps m’empêcher
d’intégrer pleinement dans ma vision du monde et de la vie ce
que Sartre lui-même appelait plus tard le «pratico-inerte» et
que Simone de Beauvoir dénommait, en termes plus communs,
la «force des choses». À son tour, le marxisme vint
m’imposer une perception fausse de l’articulation et de la hié-
rarchie des données qui constituent (et, par conséquent, des
facteurs qui meuvent ou, au contraire, empêchent de bouger)
nos sociétés. Loin de minimiser les effets déformants de ces
miroirs qui me bernèrent pendant de si longues années, j’entends
souligner seulement cette bénéfique inquiétude, ce scepticisme
de dernière instance qui, au prix de traumatismes
périodiques, me permettait de faire à mes idées des adieux
philosophiques.

La vraie querelle.

Un jour de mars 1988, je négociais chez
Larousse à Paris la publication d’un dictionnaire français arabe
dont je suis co-auteur. Entre deux cafés, je surprenais
mon propre sourire. J’étais en train de régler un très vieux
compte. Dans ma tête, j’engueulais très bruyamment le directeur
de mon ancienne école de Bint-Jubayl.
«Tu vois bien où je suis — lui disais-je — petit directeur de
rien du tout! J’aurais pu rencontrer Pierre Larousse, en personne,
s’il vivait encore. 50 classiques Larousse, mon œil!
Parles-en encore une fois et je te les fais réciter. Tu ne peux
plus me raconter n’importe quoi! Et de toute façon, c’est plus
la mer à boire tes 50 fascicules. Surtout depuis mes nuits avec
Aphrodite! Et puis, tu vois, ton dictionnaire de quatre sous, je
ne te dirai pas où le mettre! Parce que, tu sais, ce Petit
Larousse, c’est pas la merveille des merveilles. T’aurais dû me
demander conseil; je t’aurais indiqué un dictionnaire bien
meilleur pour passer ta vie avec! Ah j’oubliais! Surtout plus de
«Rodrigue as-tu du cœur?» Je ne joue plus! Mais enfin qui estu
pour te jouer ainsi de la vie d’un autre?»
Ainsi je vidais une querelle archaïque. Je commettais le bon
meurtre. Au lieu d’aller risquer ma peau au combat contre le
Comte, j’assassinais Don Diègue. Ce dernier ne s’excusait-il
pas d’ailleurs de ne plus avoir assez de force pour se tuer?
Autant l’achever donc puisque le Comte n’est que son substitut,
sa réplique un peu moins décrépite, mais aussi vantarde
et insipide. Pour ce faire j’utilisais la même arme dont autrefois
Don Diègue, alias monsieur le Directeur, se servait pour
nous terroriser: la maîtrise, feinte ou réelle, de la langue française.
D’instrument d’oppression, cette maîtrise, à laquelle
c’était mon tour de prétendre désormais, se muait en pouvoir
libérateur. A certaines conditions, toutes les langues, toutes
les cultures se prêtent à ce renversement.

Trois films (de Bergman) au programme .

J’ai gardé un souvenir
vivace, quoique sommaire du film sublime d’Ingmar
Bergman Les Fraises Sauvages que j’ai vu à Paris il y a trente
ans. Il s’y agit d’un médecin bien avancé en âge qui va recevoir
un prix ou une décoration (je ne sais plus) en couronnement
de sa carrière de bienfaiteur de la société. Des images
l’assaillent, en cette occasion, d’une vie qu’il sent approcher
de sa fin. Il en ressort que derrière le persona* que l’on va
honorer, évoluait un être bien différent: égoïste, parfois menteur,
non exempt de méchanceté.
Les consécrations — c’est vrai — charrient dans leur cours des
images de péché et de mort. Cependant — Dieu en soit loué
— personne ne salue en moi un bienfaiteur de la société. J’en
conclus — à tort ou à raison — qu’il m’est permis de remettre
à plus tard mes cauchemars et mes remords. En fait, ce qui
risque d’envahir l’âme d’un intellectuel que l’on récompense,
ce ne sont pas tellement des réminiscences de péchés mais bien
plutôt des souvenirs d’erreur, et c’est plutôt que la peur de la
mort l’angoisse du silence*. Car que d’errements de l’esprit,
que de ratures, que de fautes d’orthographe coûte un texte
avant de se lire dans sa relative et factice perfection. Et un
jugement précipité, une expression de mauvais goût même,
ont-ils nécessairement moins de gravité qu’une faute morale
et en sont-ils absolument distincts? Qui peut enfin garantir à
quelqu’un qui écrit, non pas tant qu’il aura encore quelque
chose à dire mais qu’il gardera encore assez de foi en ce qu’il
a à dire pour y puiser la force d’écrire. Le silence d’une plume
est, bien plus qu’une contrainte, une tentation de tous les
jours. De même que la mort
qui est une rupture, certes,
mais qui est aussi la simple
façon qu’ont les jours de se
compter.
À moins de tomber sur une
âme empaillée, les honneurs,
les marques de reconnaissance
sociale fragilisent
l’être. Ce n’est pas de solennités
que l’on a vraiment
besoin, en les recevant, mais
de tendresse. Faits pour
exorciser l’angoisse, les
rituels, s’ils comportent trop
de pompes, risquent d’étouffer
l’âme angoissée. Il n’est
pas indispensable d’avoir été
lexicographe pour savoir
que le mot «pompes» attire
comme un aimant le qualificatif
«funèbres». Je me
devais donc — puisqu’on
m’en laissait le choix —
d’imprimer à la cérémonie
de ce soir un cachet de grande
simplicité, d’intimité
presque. Car s’ils n’effacent
pas l’erreur ni ne conjurent
nécessairement la montée du
silence, l’amour et l’amitié
(les vrais, s’entend) ressourcent
le courage de vivre.

*Deux films de Bergman, bien sûr

Heurs et Malheurs d’un Volontaire du Bilinguisme

Heurs et Malheurs d’un Volontaire du Bilinguisme
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Ahmad Beydoun s’est imposé
depuis plusieurs années comme
l’un des intellectuels libanais
les plus respectés. Aussi bien au
Liban qu’en France, où il est
souvent appelé à intervenir.
Sociologue, mais aussi poète,
il est connu pour le soin extrême
qu’il apporte à son expression et
pour son souci permanent
de mettre en question les usages
de la langue. Des langues plus
exactement, en l’occurrence
l’arabe et le français,
comme on le voit dans le texte
qu’il a lu en recevant les Palmes
académiques, en octobre dernier.
Nous le publions intégralement
ici parce que ce document très
personnel en dit sans doute plus
sur les richesses du bilinguisme
bien compris qu’une dizaine de
colloques.

***
Pour Nadine Méouchy
Le Chat (lourdement) botté .

J’ai appris le français
d’abord à l’école de mon village. Vers l’âge de dix
ans, je pataugeais encore dans Le Chat botté. J’étais
déconcerté par cette langue où l’on devait prononcer «ils
sortent» ce qui s’écrivait noir sur blanc «il,s sort.ent».
Surtout, je restais bouche bée devant le fait qu’on dût
appeler «Joseph» ceux qui, selon moi, s’appelaient de
toute évidence «Josep,ch». Ce que cette dernière bizarrerie
avait pour moi de tragique se mua franchement en
ridicule lorsque j’appris, par hasard, que «Joseph» n’était
autre, en définitive, que le familier Yûsuf. Je saisissais mal
le dessein dans lequel la Providence avait creusé un fossé
si profond entre deux formes d’un même prénom.
J’accrochai donc le Yûsuf qui se trouvait être à portée de
ma main — mon condisciple des leçons particulières de
grammaire et d’orthographe — et le surnommai «Josep.ch».
Sobriquet qui lui colla à la peau pendant des lustres.
A dix ans, j’éprouvais donc des étonnements dignes d’enfants
plus jeunes. Sous d’autres cieux, on aurait soupçonné quelque
retard mental. À Bint-Jubayl, en revanche, je faisais figure de
pionnier. Et lorsque nous entamâmes, au cours de l’année suivante,
une lecture partielle du Cid, c’est le directeur de l’école
qui se dérangea, en personne, pour m’interpeller: «Rodrigue!
as-tu du cœur?»
Le village était passablement antifrançais. Il avait été brûlé
par la troupe du colonel Niéger, en 1920, et bombardé,
même, par des avions: oiseaux d’enfer auxquels la population
n’était guère habituée à l’époque mais qui ne devaient plus
s’absenter très longtemps depuis. Le fait fut consigné par la
poésie populaire

هيذي مدينة بنت جبيل \ عنوان بلاد بشارة

إجاها نيجر بالخيل  \ وحكّم فيها الطيارة
La campagne française avait été déclenchée en représailles au
sordide massacre perpétré au village voisin de ‘Ayn Ibil par
des bandes fanatisées, en partie bint-jubayloises. Mais le commandement
français visait aussi à occuper l’intérieur du Jabal
‘Amil et à liquider (deux mois avant Maysaloun) la guérilla
fayçaliste qui avait infligé aux troupes d’occupation d’assez
lourdes pertes.
Plus tard, en 1936, la relève de la za’âma à Bint-Jubayl s’était
effectuée sur le fond de l’émeute qui avait ensanglanté le village
dans le contexte de l’effervescence nationaliste que
connaissaient alors diverses contrées du Levant. Si, au milieu
du siècle, le souvenir de 1920 — dont les images n’avaient
d’ailleurs rien de vaillant — était déjà émoussé, celui de 1936
constituait, par contre, le mythe fondateur des notoriétés
locales en place.
Il n’empêche qu’à travers les bribes d’information que l’on
avait sur la civilisation dont ils constituaient les repères, Paris
et la Révolution française, Jeanne d’Arc et Napoléon,
Rousseau et Voltaire, Lamartine et Hugo, Anatole France et
Gustave le Bon exerçaient sur la nouvelle génération de lettrés
une puissante fascination. Toute connaissance, même
modeste, de la langue française était fortement valorisée.
Aussi le directeur de mon école faisait-il courir le bruit qu’il
avait lu une cinquantaine de classiques Larousse! C’en était
assez pour mettre aux abois, non seulement les écoliers qui
avançaient dans ce domaine à pas de tortue, mais le village
entier, toutes générations confondues. Afin de mieux asseoir
la terreur qu’il faisait régner sur l’école, le directeur avait
trouvé un stratagème supplémentaire: il maintenait le Petit
Larousse ouvert sur sa table si souvent que les instituteurs qui
passaient à son bureau se mirent à raconter qu’il était en train
d’apprendre le dictionnaire par cœur. Le Petit Larousse en
imposait. Jamais de mémoire de Bint-Jubaylois, on n’avait vu
de volume aussi épais, imprimé en si petits caractères et
rédigé, au surplus, en langue étrangère. On s’étonnait, bien
sûr, qu’il s’appelât le Petit Larousse. Personne n’avait vu le
Grand. Alliant ainsi le pouvoir au savoir, notre directeur
devenait le pharaon de l’école; il y exerçait une autorité sans
partage.
Je n’étais pas un élève très appliqué mais j’étais têtu et j’aimais
la difficulté. Aussi, au sortir de la sixième, consacrai-je tout le
temps libre que me laissaient au cours des vacances les parties
de cartes à la lecture des Trois Mousquetaires que je ne terminai
qu’à la fin de l’été. L’été suivant, je le sacrifiai à la lecture
d’un roman de Hemingway, en traduction française, bien
entendu. Du côté de l’arabe, le spectacle était nettement diffé-
rent: à l’âge de 14 ans je retenais déjà dans ma jeune mémoire
plusieurs milliers de vers, une partie du Coran, le manuel de
grammaire et beaucoup d’autres
choses. J’avais lu (plusieurs fois,
pour certaines) toutes les monumentales
Sîra des héros populaires et je
commençais à m’intéresser aux
romans contemporains.
Au couvent, le Saint…

C’est au
couvent de Machmouché, où je rentrai
en troisième, que je commençais
à résoudre le grave problème de la
vitesse de lecture qui hypothéquait
mes rapports aux livres français.
Curieusement, la petite bibliothèque
du collège comptait surtout des
romans de Maurice Leblanc et de
Jules Verne. Ils me passionnèrent à
tel point que j’arrivais désormais à
avaler un roman en moins d’une
semaine; ce qui, comparativement à
l’interminable martyre qu’avait
constitué pour moi mes lectures de
Dumas et de Hemingway, représentait
un exploit inouï.
Je tombai successivement, à la même
époque, sur un prof de français puis,
en classe de seconde, sur un prof de
littérature française qui, manifestement,
n’adoraient pas leur métier. Ils
préféraient débattre en classe de sujets plus attrayants que la
classification des propositions subordonnées ou l’art poétique
de Boileau. Je m’efforçai donc de leur soutirer des réponses
aux questions qui ravageaient mon cœur d’adolescent: Dieu
existe-t-il? La vie a-t-elle un sens? Y a-t-il un fondement de la
morale? Ils louvoyaient, s’esquivaient. Ils étaient tous les
deux, je crois, des escrocs intellectuels. N’empêche que j’écoutais
passionnément le bavardage existentialiste qu’ils débitaient.
Les noms magiques de Sartre, Camus et de Beauvoir
que je rencontrais aussi, quoique en caractères arabes, dans la
revue beyrouthine al-Adâb, me devinrent familiers. Fait crucial:
je vivais désormais mes inquiétudes métaphysiques en
termes français.
Je retrouvai le même prof de littérature française au collège
des Makassed de Saïda où j’entamai ma classe de première.
J’avais décidé d’aller aux sources, de passer outre les racontars
du cher prof pour me plonger directement dans la littérature
existentialiste.
Un jour — réminiscence, sans doute, d’un ancien subterfuge
bint-jubaylois — je posais ostensiblement sur mon pupitre
l ’Homme révolté de Camus que je venais d’acquérir. Dès
qu’il l’aperçut, M. le Professeur en prit possession d’autorité,
protestant que ce n’était pas une lecture pour mon âge. Le
coup était d’autant plus dur que les livres français, les collections
de poche exceptées, étaient chers et que j’avais dû, sans
doute, essorer rudement mon budget étriqué de fumeur et de
cinéphage pour me procurer celui-là. Aussi, prévenant
quelque débordement violent de la part de son élève dépité,
mon maître se hâta-t-il de promettre un dédommagement
équitable. Effectivement, il m’apporta dès le lendemain
Aphrodite. Ce roman de Pierre Louÿs se révéla être pratiquement
un manuel d’érotisme,
qu’en pédagogue averti le cher
maître jugeait mieux adapté à
mes besoins que les élucubrations
moralisantes de Camus. Il
devait avoir raison puisque la
fréquentation répétée
d’Aphrodite se solda par une
augmentation très sensible de ma
vitesse de lecture.
L ’Etre et (surtout) le Néant .
Au cours de l’été 1961 — je
venais de terminer ma première
année de licence — j’attaquai
L’Etre et le Néant. Il était écrit
dans le petit opuscule de
Foulquié sur l’existentialisme
que ceux qui avaient lu et compris
le grand ouvrage de Sartre se
comptaient sur les doigts d’une main. Je décidai de me compter
sur un doigt de l’autre main. J’ai tenu tête vaillamment à
ce minotaure qui d’ailleurs me fit l’impression de devenir,
progressivement, docile, séduisant même.
J’avais dix-huit ans. En huit étés, j’avais parcouru, à grandes
enjambées, la distance du Chat botté à L’Etre et le Néant.
L’intervalle, je l’avais meublé surtout de polars, de science-fiction,
de littérature existentialiste et — baccalauréat oblige
— de classiques Larousse, beaucoup moins que cinquante. En
ce début d’automne, je portais le deuil de l’union syro-
égyptienne qui s’était rompue le 28 septembre. J’avais aussi
des chagrins d’amour. Il ne manquait plus que Fayrouz qui
choisit ce moment précis pour lancer “Tikhmîn râhit hulwat alhulwîn”.
Sartre m’apprenait que l’homme était une passion
inutile, que le néant s’insinuait dans l’être comme le ver dans
le fruit, que nous étions condamnés à la liberté. Le monde où
s’étaient déroulées mon enfance et mon adolescence chavirait.
Mais au fond de mon cœur était désormais planté, comme
une écharde, un mot bien français: liberté.
Des Stars et des Maîtres .

Lorsque je débarquai en France,
en octobre 1963, je n’avais jamais engagé de véritable conversation
en français. Je répondais comme je pouvais aux oraux
de fin d’année. Il m’arrivait aussi de poser des questions à mes
profs en français ou de risquer — dans cette langue —
quelque remarque. J’avais eu des échanges, en français, avec
René Habachi qui m’avait offert son amitié. Je confrontai
chez Noura ou à L’Automatique mon agnosticisme assez
farouche à sa bienveillante foi personnaliste. Mais, avec lui, je
pouvais me rabattre sur l’arabe quand je voulais. Aussi, c’est
à Carpentras, où j’arrivais de Marseille en route pour Paris,
que j’eus ma première conversation avec une Française, la
femme d’un cousin qui voulait savoir — d’une source qu’elle
estimait plus objective que son mari — à quoi s’en tenir sur
la vie au Liban vers lequel le couple préparait son départ.
L’interrogatoire me valut une migraine de trois jours.
Mais la France, à défaut du français, m’appartenait si naturellement
déjà que le lendemain même de mon arrivée à Paris,
j’exigeais, sans ambages, le départ du président de la
République française. Et quel président! J’étais venu, ce
matin-là, voir à quoi pouvait bien ressembler la Sorbonne
lorsque je me retrouvai sur la place au milieu d’une manif
d’étudiants. Deux minutes plus tard — juste le temps de jauger
les slogans — ma propre voix arrivait à mes oreilles
comme d’un autre monde (ce qui était bien le cas): «Des
amphis, pas de canons! Fouchet, démission! De Gaulle, à la
porte!
Il y eut ensuite des pavés, les policiers qui nous chargèrent, le
caniveau, le parapluie, et, enfin, moi remontant à toutes
jambes le boulevard Saint-Michel. Ma mégalomanie avait
vécu.
J’ai fréquenté la Sorbonne et le Collège de France au temps
des grands maîtres. Bachelard et Merleau-Ponty venaient de
mourir. Mais les noms d’Aron, Gurvitch, Friedmann,
Jankélévitch, Ricœur, Hyppolite, Wahl, Alquié, Berque,
Rodinson et quelques autres surchargaient mon emploi du
temps. A force d’écouter ces messieurs, je me libérais de l’envoûtement
que leurs seuls noms avaient exercé sur moi au
cours de mes années de fac à Beyrouth. J’étais même devenu
exagérément critique vis-à-vis de l’enseignement de certains
d’entre eux. Nonobstant ma fréquentation remarquablement
assidue des amphis et des salles de cours, mon cœur battait,
en fait, pour les déviants, les vitrioleurs. Je jouais Jean Genet
contre Aron, Jacques Prévert contre Jankélévitch. Mes dés
étaient pipés. Contre Juliette Gréco ou Yves Montand, le
vieux Gurvitch (mauvais accent, mauvais français, mauvaise
humeur) ne pouvait faire le poids.
En même temps, à côté de Sartre, une nouvelle étoile montait
dans le firmament de mon rêve universaliste: Karl Marx, dont
la philosophie morale se trouvait au centre de mon premier
projet de thèse. Dans ma chambre mal chauffée de la rue
Ponscarme, je passais des dizaines de nuits blanches à résumer
son œuvre avec une minutie qu’aujourd’hui je trouve franchement
pathologique. Il me fallut cependant quelque temps
encore avant d’adopter ouvertement, pressé par la conjoncture
intellectuelle de Beyrouth où je rentrai définitivement au
début de l’automne 1965, l’étiquette marxiste. C’est à
Beyrouth également que j’entendis parler, pour la première
fois, d’Althusser et de Foucault, dont les noms sortaient
encore des limbes au cours de mes deux courtes années parisiennes.
Enfin, je ratai Lévi-Strauss qui pourtant était à deux
pas, dans quelque salle de ce Collège de France où j’allais
régulièrement écouter Berque et Hyppolite. J’avais rencontré
le nom de l’anthropologue dans la Critique de la raison dialectique
de Sartre. Mais je ne mesurais pas encore la puissance
de son œuvre. Aujourd’hui encore je regrette ce retard.
La culture française que j’avais élue était celle de l’irrespect. Il
y en a d’autres, je le sais. Par ailleurs l’irrespect qu’aujourd’hui
encore je fais mien n’est pas synonyme d’effronterie ni
de vulgarité. Il n’a rien de violent. En prenant de l’âge, j’ai fait
quelques progrès sur le chapitre de la politesse. Je concède
volontiers que l’humour — autant que l’amour qu’il contribue
à entretenir d’ailleurs — est une lumière de vie; l’ironie,
talent humoristique de première nécessité, représente, à mes
yeux, une vertu cardinale. En revanche, je répugne de plus en
plus à la violence verbale et regrette de ne pas avoir appris
plus tôt à l’éviter. L’irrespect que je revendique est une attitude
de l’esprit. Il consiste à ne pas s’incliner devant les arguments
d’autorité, à postuler que personne n’a assez de génie
pour mériter de votre part une démission de la raison.
Rythmes versus Structures .

Avant même d’entamer des
études de philosophie, j’avais contracté l’habitude d’apprendre
par cœur des formules de philosophe ou même des
phrases de romancier que j’estimais receler une sagesse profonde
ou présenter une structure particulièrement vigoureuse.
A cette dernière catégorie appartenait, par exemple, la
fameuse définition sartrienne de la conscience: «La conscience
est un être pour lequel il est dans son être question de son
être en tant que cet être implique un être autre que lui.» En
arabe, je mémorisais plutôt des poésies, pour leur beauté ou
encore pour obéir au même charme de l’exotisme et de la difficulté.
Entre autres les célèbres vers de la Lâmiyyat al-‘Arab.

دعسْتُ على غطْشٍ وبَغْشٍ وصُحْبَتي \ سُعارٌ وإرزيزٌ ووَجْرٌ وأُفْكُلُ

ولي دونَكم أَهْلونَ سِيدٌ عَمَلّسٌ \ وأَرْقَطُ زُهْلولٌ وعَرْفاءُ جِيئَلُ

همُ الأهلُ لا مستودَعُ السرّ ذائعٌ \ لدَيْهِم ولا الجاني بما جَرَّ يُخْذَلُ
Que la beauté de ces deux types de discours ne fût pas la
même, j’en étais bien conscient. J’avais hâte même de rapporter
leur différence à une divergence générale opposant les
deux langues. Déjà imbu de Coran, de rythmes poétiques
arabes, de saj‘ et de gbarîb, je pensais que, pris dans une oralité
foncière, le discours arabe ne pouvait avoir pour idéal de
beauté que la majesté du verbe, la symétrie des rythmes et
l’éclat extrême des images. Par contre, l’écrit français dont la
musique était trop discrète à mon goût, tenait, selon moi, sa
supériorité d’une plus grande sérénité du vocabulaire, de la
robustesse et de la variété des structures phrastiques. Il répondait
donc mieux aux besoins d’une analyse rationnelle, soucieuse
des nuances, et démêlant, sans occulter leurs cohé-
rences, les multiples niveaux de la réalité. Pour tout dire, je le
trouvais bien adapté aux besoins de la longue marche vers
l’explicitation de l’être. Ce qui ne l’empêchait pas de véhiculer
(dans les grands romans, par exemple) des vérités fulgurantes,
des raccourcis de la condition humaine. Seulement, je
pensais qu’il s’agissait de véritables raccourcis où venait se
condenser une connaissance
préalable de chemins
beaucoup plus longs et plus
sinueux.
C’était évidemment une
théorie d’enfant, conditionnée
par le caractère très
étriqué et par la forte dissemblance
des deux corpus
arabe et français que
j’avais jusque-là visités.
J’attribuais à chaque culture
les vertus et les défauts
de ce que je connaissais
d’elle. Néanmoins, l’idée
d’allier dans ma future production
littéraire, la magie
du verbe arabe aux vertus
de l’analyse caractéristiques
—- selon moi — du
discours intellectuel fran-
çais, servit de justification
principale — parfaitement
explicite — de mon choix
de faire — contre le désir
de mon père — des études
de philo.

Le pied de Rodinson .

J’ai appris de la bouche d’un autre que
je pouvais me considérer comme un écrivain de langue fran-
çaise. C’est arrivé le 27 février 1982. En présence de plusieurs
dizaines d’auditeurs, Pierre Chaunu, historien vénéré au verbe
austère, qui présidait mon jury de thèse, me dit du haut de la
tribune de l’amphithéâtre Descartes en Sorbonne, qu’il venait
de découvrir en moi «un grand écrivain de langue française».
L’aspiration à ce titre ne m’avait jamais empêché de dormir.
Je tenais beaucoup à écrire correctement, à éviter les mots et
expressions momifiés, à faire de belles phrases même. Mais de
là à me considérer comme un écrivain, voire «un grand écrivain»
de langue française… J’étais fier des ressources de mon
expression arabe; fierté qu’exagérait sans doute la misère qui,
dans ce domaine, régnait autour de moi. Je ne tenais donc,
nullement, à me fourvoyer dans l’immense continent des
Humanités d’expression française, hérissé de si grands noms
(ces auteurs contemporains que j’adulais) et où j’aurais été
classé d’emblée comme citoyen de seconde zone voire comme
titulaire d’un simple visa de tourisme. Si bien qu’avant de produire
cette thèse que Maxime Rodinson poussait devant lui,
le matin de la soutenance, dans le chariot où apparemment il
faisait ses emplettes au marché du coin, je n’avais rien écrit de
consistant en français: à peine des compositions d’examen,
trois ou quatre projets de thèse, des résumés de cours. Ce ne
serait tout, cependant, qu’à condition d’oublier la petite montagne
de résumés de lecture que j’avais accumulés. Résumés
effarants de précision, si soigneusement rédigés. Résumés à la
confection desquels j’ai usé mes jours et mes yeux et qu’à
95% je n’ai plus jamais utilisés. Résumés que s’agissant de
questionner mon apprentissage de l’écriture je serais mal inspiré
d’oublier, car c’est principalement en résumant que j’ai
appris à écrire.
Quoi qu’il en soit, en écoutant la déclaration de Chaunu, que
vinrent agrémenter d’ailleurs les éloges moins solennels mais
tout aussi catégoriques des autres membres du jury, je fus pris
de panique. Je commis des fautes de français en cascade, en
marmonnant, à leur adresse, des phrases de remerciements.
En sortant de l’amphithéâtre pour précéder au café
L ’Ecritoire ces grands messieurs et quelques amis à qui j’offrais
un pot, je m’aperçus que j’avais oublié mon imperméable
plié sur le dossier de mon siège. Je priai un ami que je dépassais
dans la cour de la Sorbonne de revenir le chercher. Il
s’exécuta mais non sans m’avoir lancé un regard dont le sens
ne pouvait m’échapper: tout le bien qu’on venait de dire de
mon travail, entendait-il m’expliquer, ne m’autorisait pas à
prendre un ami pour un porte-manteau. Or sur cet aspect des
faits, j’étais si entièrement d’accord avec ledit ami que je faillis
fondre en larmes et que, rentrant en trombe dans le café, je
marchai sur le pied de Maxime Rodinson. Il eut une crispation
de douleur qu’aujourd’hui encore je ne me pardonne pas.

Une fausse querelle .

Car pour moi, il ne pouvait s’agir de
m’installer dans un statut quel qu’il soit. Il est vrai que les
éloges — auxquels j’ai prétendu, pendant très longtemps, être
insensible — arrivent aujourd’hui, quand ils sont crédibles, à
m’émouvoir. À entendre répéter des gens dignes de foi que
vous écrivez bien, vous finissez par vous dire qu’ils doivent
avoir quelque bonne raison de le croire. En éprouver du plaisir
est une attitude moins suffisante, en définitive, que l’indiffé-
rence farouche où je me cantonnais jadis. Une sensibilité bien
gérée au jugement d’autrui finit, en nous rappelant nos
limites, par modérer notre vanité.
Néanmoins, je reste loin de vivre la capacité d’écrire comme
un don. Bien écrire ne suppose nullement que l’on soit à l’aise
dans l’univers d’une langue. L’effort authentique d’écriture se
déroule, au contraire, sous le signe du malaise. Les approximations,
les incertitudes, les ratures constituent les conditions
d’émergence d’un style original; par contre les tics, les tournures
toutes prêtes, même si elles sont personnelles, ne font
que ramener le texte au bercail de la banalité.
Précisément, la langue française m’a charmé par les intarissables
ressources qu’elle offre au cheminement de la pensée
vers son expression adéquate. L’adéquation de l’expression
s’y obtient par touches successives et variées. On est débordé
d’alternatives, de virtualités. Elles sont offertes par le vocabulaire,
les procédés syntaxiques, les figures de style. On est gratifié,
au bout de ce procès d’approximation, de la sensation
d’avoir bien dit ce qu’on voulait dire, de n’avoir sacrifié
aucune nuance. Pourtant la boucle n’est jamais définitivement
bouclée: les possibilités de faire mieux ou de procéder diffé-
remment n’ont pas de limites.
Avoir fréquenté le français pendant de si nombreuses années,
y avoir tant lu, enseigné, écrit ne m’a jamais inspiré, par
ailleurs, de véritable crainte pour mon identité linguistique
ou, plus généralement, culturelle. Sans nourrir la prétention
(ni d’ailleurs l’ambition, combien stérilisante, combien désespérée)
de coïncider avec le Soi idéal, ou l’Esprit de ma langue
maternelle et de la culture qu’elle véhicule, je reste fondamentalement
arabe, arabophone et — pour vous infliger un néologisme
— arabographe. Le français, j’y suis arrivé, pour ainsi
dire, volontairement, en profitant de quelques chances qui se
présentaient, certes, mais au prix d’efforts prolongés. Je continue
à entretenir mon arabe, à le corriger, en douceur, sans
plan préétabli. Je me contente de faire attention à mes mots,
à mes phrases, et, en cas de doute, d’ouvrir un dictionnaire ou
une grammaire. Car l’arabe, personne ne le connaît plus
assez, personne aujourd’hui ne peut prétendre le «posséder».
C’est une langue vivante, certes; quant à ceux qui en avaient
la parfaite maîtrise (ou qui, du moins, nous donnent, à nous,
l’impression de l’avoir eue), ils sont tous morts et enterrés.
Mais passons, puisque c’est là une autre histoire. J’ai traduit
tantôt dans un sens tantôt dans l’autre quelques-uns de mes
propres écrits. L’exercice est excellent pour apprendre à
dépister les transpositions hâtives, les anachronismes aussi.
C’est aussi un défi parce que l’auteur étant lui-même le traducteur,
il est porté à nourrir l’ambition secrète de produire
— sans se départir, toutefois, du souci de fidélité à son texte
— un autre original et non pas une traduction.
Mon expression arabe passe pour être plutôt circonspecte, un
peu à cheval sur les «usûl». Je suis certain, pourtant, que ma
pratique du français lui a été bénéfique. Souvent je fais de
longues phrases arabes dessinant des monts et des vaux, tant
y sont fréquentes les incises, les appositions, les inversions. En
me relisant, je me dis que quelque chose de français doit être
passé dans le style (je laisse de côté le contenu): sans doute en
effet de ce souci de l’adéquation et de la nuance que je mentionnais
à l’instant.
À vrai dire, mon intériorisation de ce souci a gâché bien des
poèmes qu’il m’est arrivé d’écrire en arabe. Un poème se
construit par bribes. Celles-ci se logent dans l’espace que le
texte esquisse, de sorte à donner sur des béances. Sauf exception,
il faut laisser vacants ces abîmes parce qu’ils sont les
arènes du rêve. Succomber à la tentation de l’expression adé-
quate, pleine, en ajoutant ça et là, l’une après l’autre, des
notations complémentaires finit — même si ces dernières sont
«belles» — par étouffer la poésie. Ce travers, je n’ai pas toujours
su y échapper et je le regrette. Quant aux caractéristiques
structurelles d’origine française que ma prose arabe
semble avoir intégrées, je suis loin de me les reprocher. Tant
qu’elles ne sautent pas aux yeux — pour les griffer, s’entend
— elles demeureront, pour moi, au contraire, un sujet de
fierté. En fait, c’est de la part de l’arabe (que je ne maîtrise
qu’un peu mieux que d’autres mais qui donne corps à mes
rêves) que je suis fondé à craindre des contaminations indésirables
pour mon outillage stylistique français, forgé à grandpeine.
Je reste, toutefois, mauvais juge de l’efficacité de mes
précautions.
À la barbe de Marx .

Tout compte fait, il m’a toujours été
pénible de m’identifier jusqu’à la coïncidence avec une étiquette
autant que de me cloîtrer dans l’enceinte d’un genre. Je
me soucie peu de savoir à quelle discipline se rapporterait tel
de mes textes. Et, même affichées, les affiliations doctrinales
ne sont jamais venues à bout de mon ironie. Pourtant j’ai eu
mes idoles. Mais, analogues à l’idole en dattes du bédouin,
elles restaient comestibles. Façon, peut-être, de me neutraliser,
des communistes de l’Université libanaise, me traitaient,
vers 1962 d’existentialiste. J’en rigolais en dépit de mon admiration
pour Sartre, tellement ce qualificatif me semblait
détonner sur mon train de vie si ordinaire. Plus tard, j’optais
pour un Marx moraliste, soucieux de la singularité des êtres
et des situations. C’était un Marx avec qui on pouvait plaisanter.

نحنا رجالك ماركس بيك \ ما بنهاب المنيّه

…الصحّه منيحة اسم الله عليك \ بها اللحيه الأشبهيّه
Il devait céder le pas partiellement à Lénine. La discipline
partisane répondait, pour moi, à une exigence de droiture
personnelle et d’efficacité objective. Elle correspondait
mal à mon tempérament aussi peu porté à donner des ordres
qu’à en recevoir. Ce qui ne m’empêcha pas d’adopter une
ligne de conduite peu nuancée, rigide même, dénotant un
aveuglement presque volontaire à l’ambivalence des comportements
et aux subtilités des motivations. J’insiste. Mon propos
n’est pas de gommer des vicissitudes de ma formation
intellectuelle les vélléités serviles. Car il n’est que trop fré-
quent que nos libérateurs eux-mêmes nous aliènent. Grisant,
le concept sartrien de liberté devait longtemps m’empêcher
d’intégrer pleinement dans ma vision du monde et de la vie ce
que Sartre lui-même appelait plus tard le «pratico-inerte» et
que Simone de Beauvoir dénommait, en termes plus communs,
la «force des choses». À son tour, le marxisme vint
m’imposer une perception fausse de l’articulation et de la hié-
rarchie des données qui constituent (et, par conséquent, des
facteurs qui meuvent ou, au contraire, empêchent de bouger)
nos sociétés. Loin de minimiser les effets déformants de ces
miroirs qui me bernèrent pendant de si longues années, j’entends
souligner seulement cette bénéfique inquiétude, ce scepticisme
de dernière instance qui, au prix de traumatismes
périodiques, me permettait de faire à mes idées des adieux
philosophiques.
La vraie querelle .

Un jour de mars 1988, je négociais chez
Larousse à Paris la publication d’un dictionnaire français arabe
dont je suis co-auteur. Entre deux cafés, je surprenais
mon propre sourire. J’étais en train de régler un très vieux
compte. Dans ma tête, j’engueulais très bruyamment le directeur
de mon ancienne école de Bint-Jubayl.
«Tu vois bien où je suis — lui disais-je — petit directeur de
rien du tout! J’aurais pu rencontrer Pierre Larousse, en personne,
s’il vivait encore. 50 classiques Larousse, mon œil!
Parles-en encore une fois et je te les fais réciter. Tu ne peux
plus me raconter n’importe quoi! Et de toute façon, c’est plus
la mer à boire tes 50 fascicules. Surtout depuis mes nuits avec
Aphrodite! Et puis, tu vois, ton dictionnaire de quatre sous, je
ne te dirai pas où le mettre! Parce que, tu sais, ce Petit
Larousse, c’est pas la merveille des merveilles. T’aurais dû me
demander conseil; je t’aurais indiqué un dictionnaire bien
meilleur pour passer ta vie avec! Ah j’oubliais! Surtout plus de
«Rodrigue as-tu du cœur?» Je ne joue plus! Mais enfin qui es-tu
pour te jouer ainsi de la vie d’un autre?»
Ainsi je vidais une querelle archaïque. Je commettais le bon
meurtre. Au lieu d’aller risquer ma peau au combat contre le
Comte, j’assassinais Don Diègue. Ce dernier ne s’excusait-il
pas d’ailleurs de ne plus avoir assez de force pour se tuer?
Autant l’achever donc puisque le Comte n’est que son substitut,
sa réplique un peu moins décrépite, mais aussi vantarde
et insipide. Pour ce faire j’utilisais la même arme dont autrefois
Don Diègue, alias monsieur le Directeur, se servait pour
nous terroriser: la maîtrise, feinte ou réelle, de la langue fran-
çaise. D’instrument d’oppression, cette maîtrise, à laquelle
c’était mon tour de prétendre désormais, se muait en pouvoir
libérateur. A certaines conditions, toutes les langues, toutes
les cultures se prêtent à ce renversement.
Trois film s (de Bergman ) au programme .

J’ai gardé un souvenir
vivace, quoique sommaire du film sublime d’Ingmar
Bergman Les Fraises Sauvages que j’ai vu à Paris il y a trente
ans. Il s’y agit d’un médecin bien avancé en âge qui va recevoir
un prix ou une décoration (je ne sais plus) en couronnement
de sa carrière de bienfaiteur de la société. Des images
l’assaillent, en cette occasion, d’une vie qu’il sent approcher
de sa fin. Il en ressort que derrière le persona* que l’on va
honorer, évoluait un être bien différent: égoïste, parfois menteur,
non exempt de méchanceté.
Les consécrations — c’est vrai — charrient dans leur cours des
images de péché et de mort. Cependant — Dieu en soit loué
— personne ne salue en moi un bienfaiteur de la société. J’en
conclus — à tort ou à raison — qu’il m’est permis de remettre
à plus tard mes cauchemars et mes remords. En fait, ce qui
risque d’envahir l’âme d’un intellectuel que l’on récompense,
ce ne sont pas tellement des réminiscences de péchés mais bien
plutôt des souvenirs d’erreur, et c’est plutôt que la peur de la
mort l’angoisse du silence*. Car que d’errements de l’esprit,
que de ratures, que de fautes d’orthographe coûte un texte
avant de se lire dans sa relative et factice perfection. Et un
jugement précipité, une expression de mauvais goût même,
ont-ils nécessairement moins de gravité qu’une faute morale
et en sont-ils absolument distincts? Qui peut enfin garantir à
quelqu’un qui écrit, non pas tant qu’il aura encore quelque
chose à dire mais qu’il gardera encore assez de foi en ce qu’il
a à dire pour y puiser la force d’écrire. Le silence d’une plume
est, bien plus qu’une contrainte, une tentation de tous les
jours. De même que la mort
qui est une rupture, certes,
mais qui est aussi la simple
façon qu’ont les jours de se
compter.
À moins de tomber sur une
âme empaillée, les honneurs,
les marques de reconnaissance
sociale fragilisent
l’être. Ce n’est pas de solennités
que l’on a vraiment
besoin, en les recevant, mais
de tendresse. Faits pour
exorciser l’angoisse, les
rituels, s’ils comportent trop
de pompes, risquent d’étouffer
l’âme angoissée. Il n’est
pas indispensable d’avoir été
lexicographe pour savoir
que le mot «pompes» attire
comme un aimant le qualificatif
«funèbres». Je me
devais donc — puisqu’on
m’en laissait le choix —
d’imprimer à la cérémonie
de ce soir un cachet de grande
simplicité, d’intimité
presque. Car s’ils n’effacent
pas l’erreur ni ne conjurent
nécessairement la montée du
silence, l’amour et l’amitié
(les vrais, s’entend) ressourcent
le courage de vivre.
*Deux autres films de Bergman.

La Vieillesse

 

La Vieillesse
Ahmad Beydoun

(Texte présenté à la rencontre “La Force des Années” organisée à Florence par la Communauté Sant’Egidio , le 13 et le 14 octobre 2017)

La vieillesse se reconnait, entre autres indices, à la multiplication des choses qui désormais échappent à notre portée. Qu’il s’agisse d’expériences déjà vécues mais dont il devient déraisonnable d’espérer la répétition ou d’occasions à venir hier présumées probables et aujourd’hui exclues, les restrictions de notre champ de possibles semble être un indice fiable de l’impact croissant du grand âge.
En octobre 2013, je marchais à Chicago, devant le lac Michigan, accompagné de membres de ma famille. Tout semblait merveilleux jusqu’au moment où une idée relative à l’endroit où je me trouvais et à moi-même s’imposa à moi. Je me rappelai avoir déjà visité Chicago à deux reprises et être venu chaque fois à cet endroit même ou à un autre tout proche. En témoignaient des gratte-ciel et quelques autres repères dont j’avais gardé le souvenir. Ma première visite avait eu lieu en 1965 et la deuxième en 1988. Evoquant ces dates en 2013, il m’était facile de constater qu’un quart de siècle approximativement séparait chacune de mes visites de la suivante. Je venais d’avoir 70 ans cette année-là. Où donc, me demandai-je, pourrais-je me procurer un autre quart de siècle au bout duquel je viendrais refaire cette même promenade ? Et même si je devais vivre jusqu’à l’âge de 95 ans (ce que différents indices semblent exclure) pourrait-il être question pour moi, dans l’état où je suis supposé être alors de me faire transporter jusqu’à ce point du globe pour y faire quelques pas en m’appuyant sur ma canne ou bien pour y déambuler, poussé sur un fauteuil roulant ? Autant les forces que le désir, me disais-je, me manqueraient pour refaire ce voyage. Ou, peut-être, ce sont les moyens qui feraient défaut au cas bien improbable où les forces et le désir étaient acquis.
Considérée du moins sous l’un de ses aspects, la vieillesse est bien cela : le temps s’avérant trop court pour réaliser certaines fins… des fins qui, d’année en année, deviennent plus nombreuses…
Pire encore : de ce sentiment de vivre une expérience pour la dernière fois, dérive une sensation de tristesse pouvant imprégner des faits ou des événements qui, envisagés d’emblée comme uniques, ne sont pas sensés se répéter. Deux étés après Chicago, je faisais (en famille également) une tournée au Portugal. J’avais bien des raisons de me sentir heureux : les retrouvailles, les splendeurs de la nature et les richesses de la civilisation, l’excellence de la cuisine et la gentillesse des gens, etc. Ni mes compagnons ni moi-même n’avions supposé que ce voyage devait être répété. Spontanément, cette visite se présentait comme un cadeau que nous devions nous offrir une seule fois. Au cas où nous nous décidions, dans une année à venir, de nous payer une nouvelle tournée, de nombreux autres pays, également splendides, se proposeraient à notre choix. Nous découvrirons que nous ruminions depuis de nombreuses années le désir de visiter tel ou tel d’entre eux…
En dépit de ce caractère d’unicité que d’elle-même revêtait notre visite du Portugal, une étrange et sereine tristesse se mit à affecter ma perception de ses péripéties : une tristesse inattendue qui sans gâcher le plaisir s’instillait tout naturellement en lui. Le spectacle des lieux puis les détails du voyage qui nous ramenait du palais royal de Sintra au restaurant proche de notre hôtel à Lisbonne prenaient des couleurs d’adieux. Tout se faisait la source d’une subite conscience de la nature du temps en tant qu’il est ce qui rend toute répétition impossible. Ce qui était en train d’arriver ne pouvait se reproduire à l’identique. Or le fait d’être avancé en âge fait que l’adieu que forcément nous devons faire à chaque événement s’associe au sentiment d’une autre absence : la nôtre. C’est, entre autres, à travers ce sentiment qui s’érige en arrière-plan des événements, en particulier de ceux dont nous n’espérons pas le retour, que s’insinue progressivement en nous la conscience de notre vieillesse.

***
Un autre support de cette conscience est le sentiment qu’on est devenu plus âgé que la quasi-totalité des représentants du pouvoir sous les diverses formes de ce dernier. J’en fais l’expérience depuis de nombreuses années. Si vous êtes fonctionnaire de l’État et que vous atteignez l’âge de la retraite, la chose va de soi : désormais tous ceux qui vous adresserons une demande ou un ordre au nom du Pouvoir public seront plus jeunes que vous. Ce constat est d’autant plus important que la société dont vous êtes issu continue à associer l’autorité et le droit d’être obéi à l’âge avancé. Votre situation devient pire si, non content d’être devenu plus âgé que les fonctionnaires encore actifs, vous constatez que la grande majorité des ministres et des députés et même le chef de l’État sont désormais plus jeunes que vous. Vous avez beau penser que l’Autorité publique et par conséquent les lois et les règlements qu’elle promulgue procèdent en définitive de la volonté populaire, vous continuerez, à y regarder de près, à éprouver ce sentiment de frustration en provenance du tréfonds de notre culture sociale en constatant que ceux auxquels vous devez obéissance ont maintenant l’âge de vos enfants ou, au mieux, celui de vos jeunes frères et sœurs.
Si tel est la situation de l’homme âgé par rapport aux hommes d’État, que dire alors de son attitude vis-à-vis de ceux que l’État charge de l’exécution des lois et du maintien de l’ordre et qui exhibent nécessairement à la vue des vieilles gens une jeunesse qu’on peut dire exagérée ? Je parle des agents de la circulation, par exemple, ou encore des militaires qui, à tel barrage, vous soumettent à un contrôle d’identité. La situation ne peut qu’empirer si le contrôleur et son barrage sont dénué de toute couverture légale : s’ils se réclament, par exemple, d’une milice que vous êtes loin de porter dans votre cœur. Vous serez plus près alors de vous sentir totalement accaparé par la vieillesse, d’éprouver comme totale et irréparable votre situation de retraité : tant il devient vrai d’un coup que vous êtes dorénavant démuni de toute influence.

***
C’est pourtant notre corps qui reste la première source de notre sentiment d’avoir vieilli. Le poids qu’il vous est possible de porter en montant l’escalier jusqu’à chez-vous, l’ascenseur étant hors service faute de courant, votre capacité de courir ou simplement de marcher comparée à ce qu’elle était vingt ans plus tôt, votre performance au lit, etc. : autant d’indices de notre déclin physique lié à l’âge. Toutefois, ce registre du corps peut s’avérer trompeur, tant il est susceptible de nous faire exagérer ou, au contraire, minimiser un changement réel afin de conformer notre jugement à des normes multiples procédant de la volonté et du caractère, des habitudes et du milieu, etc. Je ne pourrais rien apporter de neuf en suivant cette piste qui tient beaucoup du chemin battu…
Ce qui précède m’impose de signaler que l’évocation du tourisme et de l’autorité en ouverture d’une méditation sur la découverte de notre vieillissement n’avait rien de fortuit. En effet, si la vieillesse ne se laisse point découvrir avec autant de clarté dans le décor coutumier de notre vie quotidienne, si sa révélation à nous se trouve être facilitée par le pouvoir ou par le dépaysement c’est-à-dire par ce qui dépasse nos personnes ou modifie le cours de notre quotidien c’est que la vieillesse a beau accumuler sournoisement les facteurs de son avènement, elle garde quant à la conscience que nous en prenons et à son intériorisation l’allure d’une rupture ou d’un naufrage. Elle n’est guère un état qui nous permette de préserver l’image concrète que nous avons pu développer de nous-même.
La voie du défi n’en reste pas moins praticable pour ceux qui la choisissent jusqu’au moment où la mort vient la barrer.
***
Cependant, le thème de la découverte de la vieillesse et celui de l’attitude à adopter face à la gamme de problèmes que son avènement, soudain ou progressif, ne manque pas de poser restent loin d’épuiser le sujet du grand âge. Il suffit pour s’en convaincre de parcourir l’ouvrage monumental et bien édifiant que Simone de Beauvoir à consacré à ce sujet. Sinon la fatalité universelle de la sénescence, elle y souligne l’éminente pluralité, l’irréductibilité à un modèle unique de tel ou de tel aspect du phénomène.
Après avoir dressé un tableau descriptif des traits de l’involution, de Beauvoir passe en revue successivement les données relatives à la vieillesse dans les sociétés dites primitives, celles que présentent les sociétés historiques puis les sociétés modernes.
Ses récapitulations sont sans concession. Tout en mettant en exergue la diversité inhérente aux statuts des vieillards et aux conduites vis-à-vis de la vieillesse dans chacun de ces types de sociétés, elle ne dissimule guère le sort déplorable, atteignant parfois un comble de cruauté, qui y est très souvent réservé aux gens âgés. L’insuffisance de ressources vitales ne manque pas de défavoriser, radicalement parfois, les personnes considérées dans les sociétés primitives ou traditionnelles comme des « bouches inutiles » : malédiction qu’elles n’évitent que si le groupe leur reconnaît certains pouvoirs ou certaines vertus inhérentes à leur âge et aux rôles qu’ils sont encore capables de jouer (sagesse, savoir-faire divers, sorcellerie, etc.).
Cependant, la tendance à exclure les vieillards n’est pas le propre de certains groupes primitifs ou de certaines sociétés traditionnelles. Elle est, selon de Beauvoir, encore plus inhérente aux sociétés contemporaines qui tendent à traiter les personnes en objets, dans la mesure où elles lient le traitement qui leur est dû à leur rendement en termes de valeur marchande. Or il est, en définitive, ridicule de considérer les vieux comme une classe isolée d’humains dont la société – n’était sa foncière miséricorde – pourrait peut-être se désintéresser. Les vieux ne sont, en fait, que l’avenir des plus jeunes…
Aussi, l’auteur de « la Vieillesse » s’attache à souligner les responsabilités sociales vis à vis des personnes âgées. Elle reconnaît au statut social du vieillard, à son appartenance de classe surtout, et aussi aux efforts consentis par la société (qu’il s’agisse de l’État ou d’institutions extra-étatiques) un rôle crucial dans la détermination, en bien ou en mal, de la qualité de vie de cette catégorie de la population. Ce qui ne l’empêche nullement de rendre compte de la diversité des destinées individuelles de vieillards ayant pourtant des statuts socioprofessionnels évidemment comparables. Elle rend ainsi justice à la part de responsabilité qui incombe à l’individu d’avoir eu tel type de vieillesse à l’exclusion d’autres qui étaient à sa portée. En effet, son ouvrage grouille de portraits de vieillesse très divers et même contradictoires quoique relatifs surtout à des écrivains et artistes c’est-à-dire à des personnes ayant pris soin de témoigner de leur expérience du grand âge.
En fait, ce que de Beauvoir veut éviter par-dessus tout c’est l’écueil de la généralisation facile et, du même coup, celui de la réduction. Aucun facteur ou type de facteurs ne suffit à lui tout seul à expliquer le sort de tout une catégorie de vieillards. La diversité persistante au sein même d’une communauté de destin exclue cette possibilité. La notion centrale à laquelle de Beauvoir attribue un pouvoir totalisateur des différents facteurs qu’elle trouve en jeu dans chaque expérience particulière du grand âge est la notion sartrienne de « projet ». Un projet existentiel intègre et transcende les conditions objectives où s’inscrivent nos comportements. Il procure à la personne qui n’est autre que son projet d’être la justification, le sens de son existence. Le vieillissement limite immanquablement le champ temporel de nos projets puisqu’il ne nous laisse qu’un temps de plus en plus court où il nous soit loisible d’investir ce qui nous reste d’énergie. À cette limitation universelle viennent s’ajouter des contingences telles que les maladies diversement handicapantes, l’affaiblissement physique et mental, etc. Ces limitations, conjuguées à d’autres d’ordre social, peuvent s’avérer si graves qu’elles enlèvent beaucoup de sa signification à l’idée de projet. Autant que les autres modèles proposés par de Beauvoir, l’idée de projet existentiel, appliquée aux vieillards, ne semble pas généralisable. Elle est néanmoins la seule à esquisser en même temps une ligne d’action sociale relative à la vieillesse et une attitude subjective vis à vis de celle-ci. Aider vraiment un vieillard c’est par-dessus tout accroître ses chances de demeurer une personne-projet, de poursuivre un projet personnel susceptible de conférer un sens au temps qui lui reste à vivre. C’est également en poursuivant un tel projet dans le contexte social qui est le sien que l’individu vieillissant peut s’aider lui-même.

Sykes-Picot entre Mythe et Histoire

 

 

Sykes-Picot entre Mythe et Histoire[1]

Ahmad Beydoun

 

Depuis juin 2013, Daech – c’est l’acronyme arabe du groupe djihadiste qui s’est autoproclamé ‘État islamique’ – prétend avoir annihilé le tracé Sykes-Picot de la frontière syro-irakienne en prenant de force le contrôle d’un territoire enjambant la frontière effective entre les deux États. Il arrive aussi que des commentateurs hostiles à ce groupe prennent cette déclaration pour argent comptant. Or il serait plus exact de dire que l’exploit de Daech a plutôt rapproché la frontière en question de ce qu’elle devait être selon l’Accord. En effet, le vilayet ottoman de Mossoul que Daech a réuni avec une partie de la Djézireh syrienne de l’Euphrate étaient déjà promis par l’Accord Sykes-Picot à faire partie de la Syrie si tant ce nom désignait exclusivement la zone d’influence française dans l’État arabe alors envisagé. La province désertique al-Anbâr, également sous la coupe de Daech pendant un temps, était intégrée sur la carte Sykes-Picot dans la partie sud du soi-disant ‘État arabe’, partie destinée, selon l’Accord, à être une ‘zone d’influence’ britannique. En fait, au bout de tergiversations qui traînèrent jusqu’en 1926, Mossoul et le vilayet du même nom (de même qu’al-Anbâr) furent annexés au nouveau Royaume irakien, bien au mépris de l’Accord.

 

Dans l’ensemble, la frontière internationale qui sépare l’Irak de la Syrie ne présente guère de ressemblance avec la ligne qui, selon l’Accord, devait diviser l’’État arabe’ en deux ‘zones d’influence’ : anglaise et française. On ne trouve aucune trace sur la carte jointe à l’Accord de l’État jordanien ni de celui du Liban. Ce qu’on peut appeler ‘Palestine’ sur cette carte n’est, en fait, que la moitié nord de la Palestine qui devait bientôt voir le jour : moitié que l’Accord place, d’ailleurs, sous tutelle ‘internationale’!    L’Accord fait de la plus grande partie de l’Irak actuel : soit les deux vilayets ottomans de Bagdad et de Bassora une zone de gouvernement britannique direct. De cet Irak amputé de Mossoul et d’al-Anbâr, il exclue, entre autres, Samarra et Kirkouk qu’il joint à la Transjordanie et au sud de la Palestine pour en faire une ‘zone d’influence’ britannique et non de contrôle britannique direct puisque faisant partie de l’État arabe’ projeté.

 

Très différente de la Syrie actuelle, la Syrie de l’Accord correspondait sans doute à la région nord de l’’État arabe’ en question : région qui, jointe (ainsi que nous l’avons déjà signalé) au vilayet Mossoul, devait constituer la zone d’influence française. Destiné à un sort analogue à celui des vilayets de Bagdad et de Bassora à l’est, le littoral syrien qui comprenait, à l’ouest, les districts du vilayet ottoman de Beyrouth : districts parallèles aux ‘quatre villes de Syrie’, c’est-à-dire à Alep, Hama, Homs et Damas, devait être soustrait, lui aussi, au susdit ‘État Arabe’ pour être assujetti, avec le Mont-Liban, au contrôle direct de la France. Là aussi, ce ne fût pas le cas sur le terrain. Le sort du ‘Grand Liban’, placé sous mandat français, s’avéra différent de celui du ‘Territoire des Alaouites’ soumis à une administration française directe. Finalement, en 1936, un remembrement eut lieu des entités syriennes dont les statuts hétérogènes avaient été jusque-là un facteur de désordre non exempt de velléités centrifuges. Il faut ajouter que la formule du ‘mandat’ était encore inconnue des auteurs de l’Accord Sykes-Picot ; elle ne devait être inventée qu’en 1919 lors de la création de la Société des Nations. Les mandats furent attribués un peu plus tard lors de la conférence de San Remo.

 

Bien plus, la zone d’administration française directe prévue par l’Accord s’aventurait vers le Nord dans l’Asie mineure englobant une partie considérable de l’Anatolie du Sud, approximativement bornée à l’Ouest par les villes d’Adana et de Mersin, au nord par Sivas et à l’Est par Diyarbakir. Sur la carte jointe à l’Accord, aucune ligne ne sépare cette région anatolienne des districts du littoral syrien. Notons, au passage, que cette absence de frontière comble le vœu de comprendre la Cilicie dans la Grand Syrie : vœu exprimé surtout par le Parti Populaire Syrien (PPS) fondé dans les années 1930 par le Libanais Antoun Saadé. Ce qui n’empêche nullement ce parti d’être le porte-drapeau des détracteurs de l’Accord Sykes-Picot. Quoiqu’il en soit, le vœu en question ne put s’incarner sur le terrain. Cette région devint en définitive partie intégrante de la nouvelle République turque, suite à la Guerre de l’Indépendance menée par Mostafa Kemal et à la correction du Traité de Sèvre conclu en 1920 par le Traité de Lausanne signé en 1923.

 

L’intégration de l’Arménie dans la zone d’influence russe ne s’est pas réalisée non plus. Elle était prévue par l’entente tripartite entérinée au bout de négociations parallèles à la gestation de l’Accord Sykes-Picot. Cette entente accordait à la Russie Istanbul même… ou plutôt Constantinople puisque ce nom ‘orthodoxe’ que la capitale ottomane n’avait jamais oublié devait être de nouveau exalté. En effet, la Russie nourrissait, entre autres désirs, celui de s’emparer d’Istanbul et de sa région européenne… De plus, une zone d’administration directe flanquée d’une zone d’influence était réservée à l’Italie dans le Sud-ouest de l’Asie mineure… De tout cela, il ne fut plus question. D’une part, la Russie bolchévique s’était retirée, bel et bien, de la guerre. Elle avait dénoncé l’Accord pour ce qui la concernait et l’avait révélé aux regards du monde entier. D’autre part, les ambitions multilatérales relatives à l’Anatolie avaient été contrées par une résistance turque acharnée et finalement victorieuse…

 

Ajoutons également l’annexion au Liban de districts de la Syrie ottomane : annexion qui a modifié le tracé Sykes-Picot de la frontière entre l’’État arabe’ et la ‘zone d’administration française directe’. À ne pas oublier, non plus, la modification, au milieu des années 1920, de la frontière libano-palestinienne et les changements (infiniment plus importants) advenus au cours des deux décennies suivantes : la cession du district d’Alexandrette à la Turquie en 1939 et la naissance, en 1948, de l’État d’Israël en Palestine : développements que l’Accord Sykes-Picot et la carte qui lui est adjointe ne laissaient nullement prévoir.

 

Il ne semble pas faux de dire que la Déclaration Balfour, survenue en novembre 1917, marquait déjà un retrait britannique par rapport à l’esprit Sykes-Picot. Au sujet de la Palestine, l’Accord était mu par une logique axée sur la notion chrétienne de ‘Terre Sainte’. D’où la recommandation d’une tutelle internationale qui devait traduire l’intérêt porté à ce pays par des Églises et des États de confessions diverses… Cependant l’Accord n’oubliait guère les communications commerciales et militaires : soit le besoin qu’avaient la Grande Bretagne et la France des ports de Haïfa et d’Acre et la nécessité de répartir entre les deux puissances les droits sur les lignes de chemin de fer qui traversaient les provinces arabes de l’Empire ottoman… C’était là une logique qui, dans la mesure où elle tenait compte de la multiplicité des parties impliquées dans l’enjeu palestinien, s’écartait de la logique du ‘Foyer national’ prôné par la fameuse ‘Déclaration’.

 

Où sont donc les ‘États Sykes-Picot’ qu’aujourd’hui on prétend promis à la partition ou à la disparition ? Et où sont ces frontières annoncées par la carte Sykes-Picot qui seraient aujourd’hui transgressées ou gommées ici ou là ? En fait, les uns et les autres n’existent que dans les divagations d’une presse trop pressée et dans la rhétorique de nationalistes dont les rancœurs persistantes se nourrissent de l’idée d’un ennemi qui se reproduirait inlassablement perpétuant, dans chaque génération et dans chaque nouveau cas, son image première. L’Accord Sykes-Picot est surtout un mythe qui convient au halètement de commentateurs emportés autant qu’il réactive la vieille colère des opprimés.

 

Il reste possible, bien évidemment, de mettre en avant le statut de symbole, très convenable à cet Accord, d’une entente des puissances coloniales désireuses de partager le Proche Orient ottoman et d’y répartir entre elles les zones d’influence. C’est là une raison fort légitime pour maintenir vive le souvenir de l’Accord… mais sans perdre de vue le fait, qu’à l’origine, il procédait d’une entente tripartite où la Russie était un partenaire de poids… jusqu’à la Révolution pendant laquelle les soldats ‘votèrent par leurs pieds’, selon l’expression de Lénine, en faveur d’un retrait russe de la Grande Guerre. Or ces trois puissances (la grande Bretagne, la France, et la Russie) étaient précisément celles qui, depuis des dizaines d’années déjà, veillaient près du lit de ‘l’Homme malade’ ottoman dans l’attente de le voir rendre son dernier souffle. Elles furent rejointes dans cette longue veillée par l’Allemagne et l’Italie, surtout, dès que l’unité nationale de l’une et de l’autre fut réalisée… mais aussi par l’Empire Austro-hongrois aussitôt qu’il fut fondé.

 

Les Britanniques s’étaient efforcés pendant une bonne partie du XIXe siècle de maintenir en vie ‘l’Homme malade’ et de le protéger : de crainte que sa mise à mort ne déclenche une immense guerre européenne de succession. Au cours des deux décennies qui ont précédé la Grande Guerre, les Allemands se ménagèrent une place privilégiée dans la concurrence internationale pour gagner les faveurs d’Istanbul.  Ils s’y assurèrent une influence multiforme qui a préludé à l’entrée de l’Empire ottoman, maintenant dirigé par le Comité Union et Progrès, dans le conflit mondial aux côtés des Empires centraux.

 

Il est bien clair dorénavant que Sykes-Picot n’a été qu’une étape vite dépassée dans le processus de partage des possessions ottomanes et surtout de la partie arabe de ce gros butin. La pure inspiration coloniale de l’Accord, d’une part, et son caractère secret, d’autre part, suffisent pour le rattacher bien solidement à ce que nous appelons communément ‘le complot impérialiste’. Toutefois, le cours des événements a eu raison, bien rapidement, de ses stipulations et de la carte qui les illustrait. D’autres formules ont remplacé celles qu’il avait recommandées. Toutes choses qui réduisent considérablement son importance en tant que plan géopolitique destiné à être appliqué. Quoi qu’il en soit, si le rappel de son souvenir en tant que symbole d’un esprit condamnable se justifie pleinement, l’évocation d’’États Sykes-Picot’ et de ‘frontières Sykes-Picot’ en tant que réalités toujours en place aujourd’hui tient plus du délire passionnel que de l’histoire.

 

[1] Intervention destinée à la conférence ‘Medi’, Livourne, 17 et 18 mars 2017.

En définitive, je n’ai lu que des pages éparses de la traduction de ce roman réalisée par Philippe Vigreux*. J’ai préféré relire entièrement le texte arabe dont j’étais déjà familier. Il n’empêche que la traduction s’impose sans peine au lecteur par d’évidentes qualités ; la précision des termes, l’élégance des phrases, la richesse époustouflante du vocabulaire… On reste en admiration surtout devant ces quelques jeux de mots arabes dont le traducteur trouve comme par miracle des équivalents français toujours si heureux.
Je souligne volontiers ces qualités et quelques autres en dépit du fait que le traducteur a supprimé sans sourciller la dédicace imprimée du livre original. C’est, de sa part, un coup bien perfide puisque mon nom figurait en bonne place parmi ceux des dédicataires en la compagnie inespérée de Mohiédine Ibn Arabî et de Abdullah Al-Alâyilî.
Dès ma première lecture de ce roman, j’avais pu admirer le déroulement du récit et la construction d’une aussi énigmatique ambiance. J’ai retrouvé, dans la trame générale, dans l’intrigue, si l’on préfère, des échos d’Ecco. Un ou plusieurs crimes dont le mystère s’abat net au milieu d’un petit monde où tout est mystérieux. C’est la réplique d’un Moyen Âge où la raison est rangée dans le placard des accessoires pratiques : reléguée au rang d’outil d’un savoir profane encore mal autonomisé. La vraie vérité, elle, reste à extraire du carcan épais et poussiéreux de la bêtise commune. L’effort pour atteindre le sens, dans sa fraîcheur oubliée, ne peut être que le fait d’initiés consacrant leur vie à un tête-à-tête laborieux avec les mots du commun que l’on doit faire parler. Leur entreprise est tellement vaste qu’ils n’en viennent jamais à bout, qu’aucune percée effectuée n’est définitive, que, par conséquent, le projet doit passer de génération en génération d’initiés : chacune prenant sur elle de former patiemment la suivante qui se retrouve obligée de tout recommencer. C’est seulement à ce prix qu’elle pourra s’approprier effectivement ce qui, maintes fois, a été trouvé.
Afin d’édifier son récit, Najwa Barakat élit une tradition parmi d’autres de celles qui se proposent de percer les voiles de l’Être. Il s’agit – on l’a deviné – de celle qui y va via l’affrontement de l’épaisseur des mots. Or qu’y a-t-il de plus évident, si l’on veut retrouver le sens ultime que les mots, à la fois, voilent et dévoilent que de le chercher dans leurs éléments premiers : les sons de la langue, les phonèmes, les lettres?
C’est ce projet de cerner les sémantèmes secrets, grouillant dans le tréfonds de chaque lettre, qu’au prix d’un labeur interminable, la confrérie qui se trouve au centre de ce roman veut faire avancer, sinon mener à terme. L’idée qu’une lettre seule est porteuse de sens est si curieuse qu’elle peut précisément alimenter les exercices les plus futiles, susciter des recherches aussi oiseuses qu’interminables. Elle est liée à la question de l’origine des langues dont la Société de Linguistique de Paris a interdit de débattre en 1866 et qui n’est retournée à l’ordre du jour, en France et ailleurs, que plus d’un siècle plus tard.
Cette hypothèse d’un sens ésotérique des lettres est surtout incompatible avec le postulat saussurien de l’arbitraire du signe : pilier, s’il en est, de la linguistique contemporaine et plus généralement de la pensée structuraliste. Ce postulat, solidement assis en apparence sur la pluralité réelle des langues, est de nos jours encore accepté comme préliminaire épistémologique lui-même arbitraire. Il semble, par ailleurs, battu en brèches dès qu’il veut s’imposer comme principe universel de la genèse réelle des langues.
Doit-on pour autant considérer comme acquise l’hypothèse d’une parenté originelle du signifiant et du signifié et, par conséquent, celle d’un noyau sémantique que chacun des éléments phoniques d’une langue inculquerait, pour ainsi dire, à la lettre ou graphème correspondant ? Question difficile, s’il en est… Mais cette dernière hypothèse est celle de la confrérie mise en scène par Najwa Barakat.
Or il s’agit d’une hypothèse très dangereuse ou qui, du moins, peut le devenir. Imaginez, en effet, que chaque mot agite conjointement dans vos oreilles, dans votre bouche et sous vos yeux un nœud ancestral de sens, toujours vivant par-delà les transformations dont le mot présent est la résultante et qui obéissent à bien d’autres contraintes que celle de rendre par le mariage convenable de sons la signification voulue. Ce nœud, depuis si longtemps hors maîtrise, ne ressemblerait-il pas à un nœud de vipères ? Le mot prononcé ne prendrait-il pas une allure de complot ? Et celui qui, poursuivant le labeur de générations d’initiés, arriverait à défaire le nœud, à en isoler les fils pour les renouer selon son inspiration, ne participerait-il pas d’un pouvoir divin sinon de Dieu en personne ? Ce ne peut-être un hasard, en effet, que les adeptes d’un sens ésotérique des lettres soient aussi les hérauts de la langue créée, supra-humaine et soient, d’autre part, des mystiques désireux de se consumer en Dieu.
La jonction de ces trois dimensions est compréhensible et historiquement attestée. Il n’est pas dit qu’elle soit, pour autant, inévitable ni qu’elle soit vouée au succès. Dans le roman de Najwa Barakat, l’entreprise donne une impression d’essoufflement et le poisson est pourri à la tête. C’est le grand maître de la confrérie qui concentre en lui-même la corruption ambiante. On consomme beaucoup de papier pour percer les secrets des lettres et, de temps en temps, on en déchire. Plus radicalement encore, la proximité de la Table sacrée qui fait le lien entre la confrérie et l’au-delà n’est pas assurée. La corruption frappe ainsi la source même du halo de sainteté qui enveloppe la confrérie et répand ses lueurs sur le village voisin. En vérité, la corruption est la doublure même de ce petit monde ; tout est corrompu ici, sauf peut-être les plus jeunes disciples, la prostituée du village et le jeune garçon dont elle tombe amoureuse.
Il y a une quarantaine d’années, j’étais, moi aussi, obsédé par cette question du sens des lettres. La modestie étant de rigueur dans ce champ miné, mes efforts devaient se limiter à l’alphabet arabe et même, de préférence, à quelques-unes de ses lettres. Il en est sorti un article assez considérable que j’ai couplé avec une interview fort mémorable de Abdullah Al-Alayili. Ces deux textes sont devenus plus tard le noyau de mon livre intitulé Kalamon et c’est cet ouvrage qui me valut l’orgueil de voir figurer mon nom dans la dédicace de Najwa Barakat supprimée par son traducteur…
J’ai beaucoup aimé La langue du secret. Lors de sa parution, j’avais déjà dit mon admiration du roman précédent de Najwa, Le bus des gens bien. J’y avais apprécié le déchaînement de bassesse et de fausseté qu’occasionne le voisinage de ces gens qui se découvrent agglutinées autour d’une tête coupée enfouie au fond d’un sac d’olives. En plus des réactions en chaîne déclenchées par un crime assez énigmatique dont l’élucidation échoue à faire consensus, j’ai retrouvé dans La langue du secret la même incertitude des lieux et du temps, le même décor aux relents médiévaux qu’étalait son prédécesseur. Dans les deux romans, le monde en place m’a rappelé l’échoppe disparue, il y a plus de 50 ans, d’un droguiste ancienne mode qui vous vendait sur la place de mon village des ingrédients médicamenteux et d’autres (ou bien les mêmes) nécessaires aux pratiques de magie noire. Je reste tout étonné devant la maîtrise par Najwa Barakat de ce monde révolu. Car il s’agit, dans ses romans, de tout un monde qui ressurgit et nous enveloppe dans sa poussière et non seulement d’une constellation d’objets poussiéreux.
Ce monde, la romancière arrive à l’incarner, moyennant le vocabulaire et la syntaxe, dans un style entier et dans un art du récit. C’est au chapitre 8 – si je ne me trompe – que nous découvrons l’existence dans la contrée où nous avons été introduits de télégrammes et d’automobiles. Nous nous estimons être probablement quelque part dans l’entre-deux-guerres… ou bien – pourquoi pas ? – aux abords du 21eme siècle. Quand à assigner des coordonnées spatiales à l’action, on s’aperçoit vite qu’il vaut mieux y renoncer. A tous les niveaux, l’incertitude est reine.
Le style de Najwa Barakat – pour en revenir à lui – nous ballotte constamment entre archaïsmes et anachronismes. Ce qui provoque force grincements dans le texte original. Nous nous apercevons vite, toutefois, de la nécessité de nous y résigner : ce sont les gonds de notre univers et non pas les mots de l’auteure qui n’arrêtent pas de grincer. En revanche, par l’élégance même de ses phrases et l’homogénéité de son vocabulaire, la traduction de Philippe Vigreux gomme largement cette singularité de l’expression barakatienne. On ne sait si l’on doit s’en plaindre ou en féliciter le traducteur. En voilà une autre incertitude : bien mienne celle-là.
Aux vecteurs qui font avancer le bus des gens bien, la langue du secret ajoute le va-et-vient entre le crime et le sacré. Ce qui nous laisse sur l’impression que, de même que le pire, le sacré n’est pas toujours sûr. Le sens d’une lettre (tout au plus une illusion de similitude, avais-je décrété dans l’article susmentionné, ce qui est beaucoup…) ne peut être sûr non plus. C’est bien cette incertitude qui fait qu’au plus profond de notre être, l’œuvre de Najwa Barakat nous émeut.
Beyrouth, octobre 2015
* Texte de mon intervention a la table ronde reunie le 25 octobre 2015, au Salon du Livre Francophone de Beyrouth,. autour de la traduction francaise du roman de Najwa Barakat “La Langue du Secret”, Sindbad, Actes Sud – L’Orient du Livre, Paris – Beyrouth, 2015.