Heurs et Malheurs d’un Volontaire du Bilinguisme

Heurs et Malheurs d’un Volontaire du Bilinguisme
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Ahmad Beydoun s’est imposé
depuis plusieurs années comme
l’un des intellectuels libanais
les plus respectés. Aussi bien au
Liban qu’en France, où il est
souvent appelé à intervenir.
Sociologue, mais aussi poète,
il est connu pour le soin extrême
qu’il apporte à son expression et
pour son souci permanent
de mettre en question les usages
de la langue. Des langues plus
exactement, en l’occurrence
l’arabe et le français,
comme on le voit dans le texte
qu’il a lu en recevant les Palmes
académiques, en octobre dernier.
Nous le publions intégralement
ici parce que ce document très
personnel en dit sans doute plus
sur les richesses du bilinguisme
bien compris qu’une dizaine de
colloques.

***
Pour Nadine Méouchy
Le Chat (lourdement) botté .

J’ai appris le français
d’abord à l’école de mon village. Vers l’âge de dix
ans, je pataugeais encore dans Le Chat botté. J’étais
déconcerté par cette langue où l’on devait prononcer «ils
sortent» ce qui s’écrivait noir sur blanc «il,s sort.ent».
Surtout, je restais bouche bée devant le fait qu’on dût
appeler «Joseph» ceux qui, selon moi, s’appelaient de
toute évidence «Josep,ch». Ce que cette dernière bizarrerie
avait pour moi de tragique se mua franchement en
ridicule lorsque j’appris, par hasard, que «Joseph» n’était
autre, en définitive, que le familier Yûsuf. Je saisissais mal
le dessein dans lequel la Providence avait creusé un fossé
si profond entre deux formes d’un même prénom.
J’accrochai donc le Yûsuf qui se trouvait être à portée de
ma main — mon condisciple des leçons particulières de
grammaire et d’orthographe — et le surnommai «Josep.ch».
Sobriquet qui lui colla à la peau pendant des lustres.
A dix ans, j’éprouvais donc des étonnements dignes d’enfants
plus jeunes. Sous d’autres cieux, on aurait soupçonné quelque
retard mental. À Bint-Jubayl, en revanche, je faisais figure de
pionnier. Et lorsque nous entamâmes, au cours de l’année suivante,
une lecture partielle du Cid, c’est le directeur de l’école
qui se dérangea, en personne, pour m’interpeller: «Rodrigue!
as-tu du cœur?»
Le village était passablement antifrançais. Il avait été brûlé
par la troupe du colonel Niéger, en 1920, et bombardé,
même, par des avions: oiseaux d’enfer auxquels la population
n’était guère habituée à l’époque mais qui ne devaient plus
s’absenter très longtemps depuis. Le fait fut consigné par la
poésie populaire

هيذي مدينة بنت جبيل \ عنوان بلاد بشارة

إجاها نيجر بالخيل  \ وحكّم فيها الطيارة
La campagne française avait été déclenchée en représailles au
sordide massacre perpétré au village voisin de ‘Ayn Ibil par
des bandes fanatisées, en partie bint-jubayloises. Mais le commandement
français visait aussi à occuper l’intérieur du Jabal
‘Amil et à liquider (deux mois avant Maysaloun) la guérilla
fayçaliste qui avait infligé aux troupes d’occupation d’assez
lourdes pertes.
Plus tard, en 1936, la relève de la za’âma à Bint-Jubayl s’était
effectuée sur le fond de l’émeute qui avait ensanglanté le village
dans le contexte de l’effervescence nationaliste que
connaissaient alors diverses contrées du Levant. Si, au milieu
du siècle, le souvenir de 1920 — dont les images n’avaient
d’ailleurs rien de vaillant — était déjà émoussé, celui de 1936
constituait, par contre, le mythe fondateur des notoriétés
locales en place.
Il n’empêche qu’à travers les bribes d’information que l’on
avait sur la civilisation dont ils constituaient les repères, Paris
et la Révolution française, Jeanne d’Arc et Napoléon,
Rousseau et Voltaire, Lamartine et Hugo, Anatole France et
Gustave le Bon exerçaient sur la nouvelle génération de lettrés
une puissante fascination. Toute connaissance, même
modeste, de la langue française était fortement valorisée.
Aussi le directeur de mon école faisait-il courir le bruit qu’il
avait lu une cinquantaine de classiques Larousse! C’en était
assez pour mettre aux abois, non seulement les écoliers qui
avançaient dans ce domaine à pas de tortue, mais le village
entier, toutes générations confondues. Afin de mieux asseoir
la terreur qu’il faisait régner sur l’école, le directeur avait
trouvé un stratagème supplémentaire: il maintenait le Petit
Larousse ouvert sur sa table si souvent que les instituteurs qui
passaient à son bureau se mirent à raconter qu’il était en train
d’apprendre le dictionnaire par cœur. Le Petit Larousse en
imposait. Jamais de mémoire de Bint-Jubaylois, on n’avait vu
de volume aussi épais, imprimé en si petits caractères et
rédigé, au surplus, en langue étrangère. On s’étonnait, bien
sûr, qu’il s’appelât le Petit Larousse. Personne n’avait vu le
Grand. Alliant ainsi le pouvoir au savoir, notre directeur
devenait le pharaon de l’école; il y exerçait une autorité sans
partage.
Je n’étais pas un élève très appliqué mais j’étais têtu et j’aimais
la difficulté. Aussi, au sortir de la sixième, consacrai-je tout le
temps libre que me laissaient au cours des vacances les parties
de cartes à la lecture des Trois Mousquetaires que je ne terminai
qu’à la fin de l’été. L’été suivant, je le sacrifiai à la lecture
d’un roman de Hemingway, en traduction française, bien
entendu. Du côté de l’arabe, le spectacle était nettement diffé-
rent: à l’âge de 14 ans je retenais déjà dans ma jeune mémoire
plusieurs milliers de vers, une partie du Coran, le manuel de
grammaire et beaucoup d’autres
choses. J’avais lu (plusieurs fois,
pour certaines) toutes les monumentales
Sîra des héros populaires et je
commençais à m’intéresser aux
romans contemporains.
Au couvent, le Saint…

C’est au
couvent de Machmouché, où je rentrai
en troisième, que je commençais
à résoudre le grave problème de la
vitesse de lecture qui hypothéquait
mes rapports aux livres français.
Curieusement, la petite bibliothèque
du collège comptait surtout des
romans de Maurice Leblanc et de
Jules Verne. Ils me passionnèrent à
tel point que j’arrivais désormais à
avaler un roman en moins d’une
semaine; ce qui, comparativement à
l’interminable martyre qu’avait
constitué pour moi mes lectures de
Dumas et de Hemingway, représentait
un exploit inouï.
Je tombai successivement, à la même
époque, sur un prof de français puis,
en classe de seconde, sur un prof de
littérature française qui, manifestement,
n’adoraient pas leur métier. Ils
préféraient débattre en classe de sujets plus attrayants que la
classification des propositions subordonnées ou l’art poétique
de Boileau. Je m’efforçai donc de leur soutirer des réponses
aux questions qui ravageaient mon cœur d’adolescent: Dieu
existe-t-il? La vie a-t-elle un sens? Y a-t-il un fondement de la
morale? Ils louvoyaient, s’esquivaient. Ils étaient tous les
deux, je crois, des escrocs intellectuels. N’empêche que j’écoutais
passionnément le bavardage existentialiste qu’ils débitaient.
Les noms magiques de Sartre, Camus et de Beauvoir
que je rencontrais aussi, quoique en caractères arabes, dans la
revue beyrouthine al-Adâb, me devinrent familiers. Fait crucial:
je vivais désormais mes inquiétudes métaphysiques en
termes français.
Je retrouvai le même prof de littérature française au collège
des Makassed de Saïda où j’entamai ma classe de première.
J’avais décidé d’aller aux sources, de passer outre les racontars
du cher prof pour me plonger directement dans la littérature
existentialiste.
Un jour — réminiscence, sans doute, d’un ancien subterfuge
bint-jubaylois — je posais ostensiblement sur mon pupitre
l ’Homme révolté de Camus que je venais d’acquérir. Dès
qu’il l’aperçut, M. le Professeur en prit possession d’autorité,
protestant que ce n’était pas une lecture pour mon âge. Le
coup était d’autant plus dur que les livres français, les collections
de poche exceptées, étaient chers et que j’avais dû, sans
doute, essorer rudement mon budget étriqué de fumeur et de
cinéphage pour me procurer celui-là. Aussi, prévenant
quelque débordement violent de la part de son élève dépité,
mon maître se hâta-t-il de promettre un dédommagement
équitable. Effectivement, il m’apporta dès le lendemain
Aphrodite. Ce roman de Pierre Louÿs se révéla être pratiquement
un manuel d’érotisme,
qu’en pédagogue averti le cher
maître jugeait mieux adapté à
mes besoins que les élucubrations
moralisantes de Camus. Il
devait avoir raison puisque la
fréquentation répétée
d’Aphrodite se solda par une
augmentation très sensible de ma
vitesse de lecture.
L ’Etre et (surtout) le Néant .
Au cours de l’été 1961 — je
venais de terminer ma première
année de licence — j’attaquai
L’Etre et le Néant. Il était écrit
dans le petit opuscule de
Foulquié sur l’existentialisme
que ceux qui avaient lu et compris
le grand ouvrage de Sartre se
comptaient sur les doigts d’une main. Je décidai de me compter
sur un doigt de l’autre main. J’ai tenu tête vaillamment à
ce minotaure qui d’ailleurs me fit l’impression de devenir,
progressivement, docile, séduisant même.
J’avais dix-huit ans. En huit étés, j’avais parcouru, à grandes
enjambées, la distance du Chat botté à L’Etre et le Néant.
L’intervalle, je l’avais meublé surtout de polars, de science-fiction,
de littérature existentialiste et — baccalauréat oblige
— de classiques Larousse, beaucoup moins que cinquante. En
ce début d’automne, je portais le deuil de l’union syro-
égyptienne qui s’était rompue le 28 septembre. J’avais aussi
des chagrins d’amour. Il ne manquait plus que Fayrouz qui
choisit ce moment précis pour lancer “Tikhmîn râhit hulwat alhulwîn”.
Sartre m’apprenait que l’homme était une passion
inutile, que le néant s’insinuait dans l’être comme le ver dans
le fruit, que nous étions condamnés à la liberté. Le monde où
s’étaient déroulées mon enfance et mon adolescence chavirait.
Mais au fond de mon cœur était désormais planté, comme
une écharde, un mot bien français: liberté.
Des Stars et des Maîtres .

Lorsque je débarquai en France,
en octobre 1963, je n’avais jamais engagé de véritable conversation
en français. Je répondais comme je pouvais aux oraux
de fin d’année. Il m’arrivait aussi de poser des questions à mes
profs en français ou de risquer — dans cette langue —
quelque remarque. J’avais eu des échanges, en français, avec
René Habachi qui m’avait offert son amitié. Je confrontai
chez Noura ou à L’Automatique mon agnosticisme assez
farouche à sa bienveillante foi personnaliste. Mais, avec lui, je
pouvais me rabattre sur l’arabe quand je voulais. Aussi, c’est
à Carpentras, où j’arrivais de Marseille en route pour Paris,
que j’eus ma première conversation avec une Française, la
femme d’un cousin qui voulait savoir — d’une source qu’elle
estimait plus objective que son mari — à quoi s’en tenir sur
la vie au Liban vers lequel le couple préparait son départ.
L’interrogatoire me valut une migraine de trois jours.
Mais la France, à défaut du français, m’appartenait si naturellement
déjà que le lendemain même de mon arrivée à Paris,
j’exigeais, sans ambages, le départ du président de la
République française. Et quel président! J’étais venu, ce
matin-là, voir à quoi pouvait bien ressembler la Sorbonne
lorsque je me retrouvai sur la place au milieu d’une manif
d’étudiants. Deux minutes plus tard — juste le temps de jauger
les slogans — ma propre voix arrivait à mes oreilles
comme d’un autre monde (ce qui était bien le cas): «Des
amphis, pas de canons! Fouchet, démission! De Gaulle, à la
porte!
Il y eut ensuite des pavés, les policiers qui nous chargèrent, le
caniveau, le parapluie, et, enfin, moi remontant à toutes
jambes le boulevard Saint-Michel. Ma mégalomanie avait
vécu.
J’ai fréquenté la Sorbonne et le Collège de France au temps
des grands maîtres. Bachelard et Merleau-Ponty venaient de
mourir. Mais les noms d’Aron, Gurvitch, Friedmann,
Jankélévitch, Ricœur, Hyppolite, Wahl, Alquié, Berque,
Rodinson et quelques autres surchargaient mon emploi du
temps. A force d’écouter ces messieurs, je me libérais de l’envoûtement
que leurs seuls noms avaient exercé sur moi au
cours de mes années de fac à Beyrouth. J’étais même devenu
exagérément critique vis-à-vis de l’enseignement de certains
d’entre eux. Nonobstant ma fréquentation remarquablement
assidue des amphis et des salles de cours, mon cœur battait,
en fait, pour les déviants, les vitrioleurs. Je jouais Jean Genet
contre Aron, Jacques Prévert contre Jankélévitch. Mes dés
étaient pipés. Contre Juliette Gréco ou Yves Montand, le
vieux Gurvitch (mauvais accent, mauvais français, mauvaise
humeur) ne pouvait faire le poids.
En même temps, à côté de Sartre, une nouvelle étoile montait
dans le firmament de mon rêve universaliste: Karl Marx, dont
la philosophie morale se trouvait au centre de mon premier
projet de thèse. Dans ma chambre mal chauffée de la rue
Ponscarme, je passais des dizaines de nuits blanches à résumer
son œuvre avec une minutie qu’aujourd’hui je trouve franchement
pathologique. Il me fallut cependant quelque temps
encore avant d’adopter ouvertement, pressé par la conjoncture
intellectuelle de Beyrouth où je rentrai définitivement au
début de l’automne 1965, l’étiquette marxiste. C’est à
Beyrouth également que j’entendis parler, pour la première
fois, d’Althusser et de Foucault, dont les noms sortaient
encore des limbes au cours de mes deux courtes années parisiennes.
Enfin, je ratai Lévi-Strauss qui pourtant était à deux
pas, dans quelque salle de ce Collège de France où j’allais
régulièrement écouter Berque et Hyppolite. J’avais rencontré
le nom de l’anthropologue dans la Critique de la raison dialectique
de Sartre. Mais je ne mesurais pas encore la puissance
de son œuvre. Aujourd’hui encore je regrette ce retard.
La culture française que j’avais élue était celle de l’irrespect. Il
y en a d’autres, je le sais. Par ailleurs l’irrespect qu’aujourd’hui
encore je fais mien n’est pas synonyme d’effronterie ni
de vulgarité. Il n’a rien de violent. En prenant de l’âge, j’ai fait
quelques progrès sur le chapitre de la politesse. Je concède
volontiers que l’humour — autant que l’amour qu’il contribue
à entretenir d’ailleurs — est une lumière de vie; l’ironie,
talent humoristique de première nécessité, représente, à mes
yeux, une vertu cardinale. En revanche, je répugne de plus en
plus à la violence verbale et regrette de ne pas avoir appris
plus tôt à l’éviter. L’irrespect que je revendique est une attitude
de l’esprit. Il consiste à ne pas s’incliner devant les arguments
d’autorité, à postuler que personne n’a assez de génie
pour mériter de votre part une démission de la raison.
Rythmes versus Structures .

Avant même d’entamer des
études de philosophie, j’avais contracté l’habitude d’apprendre
par cœur des formules de philosophe ou même des
phrases de romancier que j’estimais receler une sagesse profonde
ou présenter une structure particulièrement vigoureuse.
A cette dernière catégorie appartenait, par exemple, la
fameuse définition sartrienne de la conscience: «La conscience
est un être pour lequel il est dans son être question de son
être en tant que cet être implique un être autre que lui.» En
arabe, je mémorisais plutôt des poésies, pour leur beauté ou
encore pour obéir au même charme de l’exotisme et de la difficulté.
Entre autres les célèbres vers de la Lâmiyyat al-‘Arab.

دعسْتُ على غطْشٍ وبَغْشٍ وصُحْبَتي \ سُعارٌ وإرزيزٌ ووَجْرٌ وأُفْكُلُ

ولي دونَكم أَهْلونَ سِيدٌ عَمَلّسٌ \ وأَرْقَطُ زُهْلولٌ وعَرْفاءُ جِيئَلُ

همُ الأهلُ لا مستودَعُ السرّ ذائعٌ \ لدَيْهِم ولا الجاني بما جَرَّ يُخْذَلُ
Que la beauté de ces deux types de discours ne fût pas la
même, j’en étais bien conscient. J’avais hâte même de rapporter
leur différence à une divergence générale opposant les
deux langues. Déjà imbu de Coran, de rythmes poétiques
arabes, de saj‘ et de gbarîb, je pensais que, pris dans une oralité
foncière, le discours arabe ne pouvait avoir pour idéal de
beauté que la majesté du verbe, la symétrie des rythmes et
l’éclat extrême des images. Par contre, l’écrit français dont la
musique était trop discrète à mon goût, tenait, selon moi, sa
supériorité d’une plus grande sérénité du vocabulaire, de la
robustesse et de la variété des structures phrastiques. Il répondait
donc mieux aux besoins d’une analyse rationnelle, soucieuse
des nuances, et démêlant, sans occulter leurs cohé-
rences, les multiples niveaux de la réalité. Pour tout dire, je le
trouvais bien adapté aux besoins de la longue marche vers
l’explicitation de l’être. Ce qui ne l’empêchait pas de véhiculer
(dans les grands romans, par exemple) des vérités fulgurantes,
des raccourcis de la condition humaine. Seulement, je
pensais qu’il s’agissait de véritables raccourcis où venait se
condenser une connaissance
préalable de chemins
beaucoup plus longs et plus
sinueux.
C’était évidemment une
théorie d’enfant, conditionnée
par le caractère très
étriqué et par la forte dissemblance
des deux corpus
arabe et français que
j’avais jusque-là visités.
J’attribuais à chaque culture
les vertus et les défauts
de ce que je connaissais
d’elle. Néanmoins, l’idée
d’allier dans ma future production
littéraire, la magie
du verbe arabe aux vertus
de l’analyse caractéristiques
—- selon moi — du
discours intellectuel fran-
çais, servit de justification
principale — parfaitement
explicite — de mon choix
de faire — contre le désir
de mon père — des études
de philo.

Le pied de Rodinson .

J’ai appris de la bouche d’un autre que
je pouvais me considérer comme un écrivain de langue fran-
çaise. C’est arrivé le 27 février 1982. En présence de plusieurs
dizaines d’auditeurs, Pierre Chaunu, historien vénéré au verbe
austère, qui présidait mon jury de thèse, me dit du haut de la
tribune de l’amphithéâtre Descartes en Sorbonne, qu’il venait
de découvrir en moi «un grand écrivain de langue française».
L’aspiration à ce titre ne m’avait jamais empêché de dormir.
Je tenais beaucoup à écrire correctement, à éviter les mots et
expressions momifiés, à faire de belles phrases même. Mais de
là à me considérer comme un écrivain, voire «un grand écrivain»
de langue française… J’étais fier des ressources de mon
expression arabe; fierté qu’exagérait sans doute la misère qui,
dans ce domaine, régnait autour de moi. Je ne tenais donc,
nullement, à me fourvoyer dans l’immense continent des
Humanités d’expression française, hérissé de si grands noms
(ces auteurs contemporains que j’adulais) et où j’aurais été
classé d’emblée comme citoyen de seconde zone voire comme
titulaire d’un simple visa de tourisme. Si bien qu’avant de produire
cette thèse que Maxime Rodinson poussait devant lui,
le matin de la soutenance, dans le chariot où apparemment il
faisait ses emplettes au marché du coin, je n’avais rien écrit de
consistant en français: à peine des compositions d’examen,
trois ou quatre projets de thèse, des résumés de cours. Ce ne
serait tout, cependant, qu’à condition d’oublier la petite montagne
de résumés de lecture que j’avais accumulés. Résumés
effarants de précision, si soigneusement rédigés. Résumés à la
confection desquels j’ai usé mes jours et mes yeux et qu’à
95% je n’ai plus jamais utilisés. Résumés que s’agissant de
questionner mon apprentissage de l’écriture je serais mal inspiré
d’oublier, car c’est principalement en résumant que j’ai
appris à écrire.
Quoi qu’il en soit, en écoutant la déclaration de Chaunu, que
vinrent agrémenter d’ailleurs les éloges moins solennels mais
tout aussi catégoriques des autres membres du jury, je fus pris
de panique. Je commis des fautes de français en cascade, en
marmonnant, à leur adresse, des phrases de remerciements.
En sortant de l’amphithéâtre pour précéder au café
L ’Ecritoire ces grands messieurs et quelques amis à qui j’offrais
un pot, je m’aperçus que j’avais oublié mon imperméable
plié sur le dossier de mon siège. Je priai un ami que je dépassais
dans la cour de la Sorbonne de revenir le chercher. Il
s’exécuta mais non sans m’avoir lancé un regard dont le sens
ne pouvait m’échapper: tout le bien qu’on venait de dire de
mon travail, entendait-il m’expliquer, ne m’autorisait pas à
prendre un ami pour un porte-manteau. Or sur cet aspect des
faits, j’étais si entièrement d’accord avec ledit ami que je faillis
fondre en larmes et que, rentrant en trombe dans le café, je
marchai sur le pied de Maxime Rodinson. Il eut une crispation
de douleur qu’aujourd’hui encore je ne me pardonne pas.

Une fausse querelle .

Car pour moi, il ne pouvait s’agir de
m’installer dans un statut quel qu’il soit. Il est vrai que les
éloges — auxquels j’ai prétendu, pendant très longtemps, être
insensible — arrivent aujourd’hui, quand ils sont crédibles, à
m’émouvoir. À entendre répéter des gens dignes de foi que
vous écrivez bien, vous finissez par vous dire qu’ils doivent
avoir quelque bonne raison de le croire. En éprouver du plaisir
est une attitude moins suffisante, en définitive, que l’indiffé-
rence farouche où je me cantonnais jadis. Une sensibilité bien
gérée au jugement d’autrui finit, en nous rappelant nos
limites, par modérer notre vanité.
Néanmoins, je reste loin de vivre la capacité d’écrire comme
un don. Bien écrire ne suppose nullement que l’on soit à l’aise
dans l’univers d’une langue. L’effort authentique d’écriture se
déroule, au contraire, sous le signe du malaise. Les approximations,
les incertitudes, les ratures constituent les conditions
d’émergence d’un style original; par contre les tics, les tournures
toutes prêtes, même si elles sont personnelles, ne font
que ramener le texte au bercail de la banalité.
Précisément, la langue française m’a charmé par les intarissables
ressources qu’elle offre au cheminement de la pensée
vers son expression adéquate. L’adéquation de l’expression
s’y obtient par touches successives et variées. On est débordé
d’alternatives, de virtualités. Elles sont offertes par le vocabulaire,
les procédés syntaxiques, les figures de style. On est gratifié,
au bout de ce procès d’approximation, de la sensation
d’avoir bien dit ce qu’on voulait dire, de n’avoir sacrifié
aucune nuance. Pourtant la boucle n’est jamais définitivement
bouclée: les possibilités de faire mieux ou de procéder diffé-
remment n’ont pas de limites.
Avoir fréquenté le français pendant de si nombreuses années,
y avoir tant lu, enseigné, écrit ne m’a jamais inspiré, par
ailleurs, de véritable crainte pour mon identité linguistique
ou, plus généralement, culturelle. Sans nourrir la prétention
(ni d’ailleurs l’ambition, combien stérilisante, combien désespérée)
de coïncider avec le Soi idéal, ou l’Esprit de ma langue
maternelle et de la culture qu’elle véhicule, je reste fondamentalement
arabe, arabophone et — pour vous infliger un néologisme
— arabographe. Le français, j’y suis arrivé, pour ainsi
dire, volontairement, en profitant de quelques chances qui se
présentaient, certes, mais au prix d’efforts prolongés. Je continue
à entretenir mon arabe, à le corriger, en douceur, sans
plan préétabli. Je me contente de faire attention à mes mots,
à mes phrases, et, en cas de doute, d’ouvrir un dictionnaire ou
une grammaire. Car l’arabe, personne ne le connaît plus
assez, personne aujourd’hui ne peut prétendre le «posséder».
C’est une langue vivante, certes; quant à ceux qui en avaient
la parfaite maîtrise (ou qui, du moins, nous donnent, à nous,
l’impression de l’avoir eue), ils sont tous morts et enterrés.
Mais passons, puisque c’est là une autre histoire. J’ai traduit
tantôt dans un sens tantôt dans l’autre quelques-uns de mes
propres écrits. L’exercice est excellent pour apprendre à
dépister les transpositions hâtives, les anachronismes aussi.
C’est aussi un défi parce que l’auteur étant lui-même le traducteur,
il est porté à nourrir l’ambition secrète de produire
— sans se départir, toutefois, du souci de fidélité à son texte
— un autre original et non pas une traduction.
Mon expression arabe passe pour être plutôt circonspecte, un
peu à cheval sur les «usûl». Je suis certain, pourtant, que ma
pratique du français lui a été bénéfique. Souvent je fais de
longues phrases arabes dessinant des monts et des vaux, tant
y sont fréquentes les incises, les appositions, les inversions. En
me relisant, je me dis que quelque chose de français doit être
passé dans le style (je laisse de côté le contenu): sans doute en
effet de ce souci de l’adéquation et de la nuance que je mentionnais
à l’instant.
À vrai dire, mon intériorisation de ce souci a gâché bien des
poèmes qu’il m’est arrivé d’écrire en arabe. Un poème se
construit par bribes. Celles-ci se logent dans l’espace que le
texte esquisse, de sorte à donner sur des béances. Sauf exception,
il faut laisser vacants ces abîmes parce qu’ils sont les
arènes du rêve. Succomber à la tentation de l’expression adé-
quate, pleine, en ajoutant ça et là, l’une après l’autre, des
notations complémentaires finit — même si ces dernières sont
«belles» — par étouffer la poésie. Ce travers, je n’ai pas toujours
su y échapper et je le regrette. Quant aux caractéristiques
structurelles d’origine française que ma prose arabe
semble avoir intégrées, je suis loin de me les reprocher. Tant
qu’elles ne sautent pas aux yeux — pour les griffer, s’entend
— elles demeureront, pour moi, au contraire, un sujet de
fierté. En fait, c’est de la part de l’arabe (que je ne maîtrise
qu’un peu mieux que d’autres mais qui donne corps à mes
rêves) que je suis fondé à craindre des contaminations indésirables
pour mon outillage stylistique français, forgé à grandpeine.
Je reste, toutefois, mauvais juge de l’efficacité de mes
précautions.
À la barbe de Marx .

Tout compte fait, il m’a toujours été
pénible de m’identifier jusqu’à la coïncidence avec une étiquette
autant que de me cloîtrer dans l’enceinte d’un genre. Je
me soucie peu de savoir à quelle discipline se rapporterait tel
de mes textes. Et, même affichées, les affiliations doctrinales
ne sont jamais venues à bout de mon ironie. Pourtant j’ai eu
mes idoles. Mais, analogues à l’idole en dattes du bédouin,
elles restaient comestibles. Façon, peut-être, de me neutraliser,
des communistes de l’Université libanaise, me traitaient,
vers 1962 d’existentialiste. J’en rigolais en dépit de mon admiration
pour Sartre, tellement ce qualificatif me semblait
détonner sur mon train de vie si ordinaire. Plus tard, j’optais
pour un Marx moraliste, soucieux de la singularité des êtres
et des situations. C’était un Marx avec qui on pouvait plaisanter.

نحنا رجالك ماركس بيك \ ما بنهاب المنيّه

…الصحّه منيحة اسم الله عليك \ بها اللحيه الأشبهيّه
Il devait céder le pas partiellement à Lénine. La discipline
partisane répondait, pour moi, à une exigence de droiture
personnelle et d’efficacité objective. Elle correspondait
mal à mon tempérament aussi peu porté à donner des ordres
qu’à en recevoir. Ce qui ne m’empêcha pas d’adopter une
ligne de conduite peu nuancée, rigide même, dénotant un
aveuglement presque volontaire à l’ambivalence des comportements
et aux subtilités des motivations. J’insiste. Mon propos
n’est pas de gommer des vicissitudes de ma formation
intellectuelle les vélléités serviles. Car il n’est que trop fré-
quent que nos libérateurs eux-mêmes nous aliènent. Grisant,
le concept sartrien de liberté devait longtemps m’empêcher
d’intégrer pleinement dans ma vision du monde et de la vie ce
que Sartre lui-même appelait plus tard le «pratico-inerte» et
que Simone de Beauvoir dénommait, en termes plus communs,
la «force des choses». À son tour, le marxisme vint
m’imposer une perception fausse de l’articulation et de la hié-
rarchie des données qui constituent (et, par conséquent, des
facteurs qui meuvent ou, au contraire, empêchent de bouger)
nos sociétés. Loin de minimiser les effets déformants de ces
miroirs qui me bernèrent pendant de si longues années, j’entends
souligner seulement cette bénéfique inquiétude, ce scepticisme
de dernière instance qui, au prix de traumatismes
périodiques, me permettait de faire à mes idées des adieux
philosophiques.
La vraie querelle .

Un jour de mars 1988, je négociais chez
Larousse à Paris la publication d’un dictionnaire français arabe
dont je suis co-auteur. Entre deux cafés, je surprenais
mon propre sourire. J’étais en train de régler un très vieux
compte. Dans ma tête, j’engueulais très bruyamment le directeur
de mon ancienne école de Bint-Jubayl.
«Tu vois bien où je suis — lui disais-je — petit directeur de
rien du tout! J’aurais pu rencontrer Pierre Larousse, en personne,
s’il vivait encore. 50 classiques Larousse, mon œil!
Parles-en encore une fois et je te les fais réciter. Tu ne peux
plus me raconter n’importe quoi! Et de toute façon, c’est plus
la mer à boire tes 50 fascicules. Surtout depuis mes nuits avec
Aphrodite! Et puis, tu vois, ton dictionnaire de quatre sous, je
ne te dirai pas où le mettre! Parce que, tu sais, ce Petit
Larousse, c’est pas la merveille des merveilles. T’aurais dû me
demander conseil; je t’aurais indiqué un dictionnaire bien
meilleur pour passer ta vie avec! Ah j’oubliais! Surtout plus de
«Rodrigue as-tu du cœur?» Je ne joue plus! Mais enfin qui es-tu
pour te jouer ainsi de la vie d’un autre?»
Ainsi je vidais une querelle archaïque. Je commettais le bon
meurtre. Au lieu d’aller risquer ma peau au combat contre le
Comte, j’assassinais Don Diègue. Ce dernier ne s’excusait-il
pas d’ailleurs de ne plus avoir assez de force pour se tuer?
Autant l’achever donc puisque le Comte n’est que son substitut,
sa réplique un peu moins décrépite, mais aussi vantarde
et insipide. Pour ce faire j’utilisais la même arme dont autrefois
Don Diègue, alias monsieur le Directeur, se servait pour
nous terroriser: la maîtrise, feinte ou réelle, de la langue fran-
çaise. D’instrument d’oppression, cette maîtrise, à laquelle
c’était mon tour de prétendre désormais, se muait en pouvoir
libérateur. A certaines conditions, toutes les langues, toutes
les cultures se prêtent à ce renversement.
Trois film s (de Bergman ) au programme .

J’ai gardé un souvenir
vivace, quoique sommaire du film sublime d’Ingmar
Bergman Les Fraises Sauvages que j’ai vu à Paris il y a trente
ans. Il s’y agit d’un médecin bien avancé en âge qui va recevoir
un prix ou une décoration (je ne sais plus) en couronnement
de sa carrière de bienfaiteur de la société. Des images
l’assaillent, en cette occasion, d’une vie qu’il sent approcher
de sa fin. Il en ressort que derrière le persona* que l’on va
honorer, évoluait un être bien différent: égoïste, parfois menteur,
non exempt de méchanceté.
Les consécrations — c’est vrai — charrient dans leur cours des
images de péché et de mort. Cependant — Dieu en soit loué
— personne ne salue en moi un bienfaiteur de la société. J’en
conclus — à tort ou à raison — qu’il m’est permis de remettre
à plus tard mes cauchemars et mes remords. En fait, ce qui
risque d’envahir l’âme d’un intellectuel que l’on récompense,
ce ne sont pas tellement des réminiscences de péchés mais bien
plutôt des souvenirs d’erreur, et c’est plutôt que la peur de la
mort l’angoisse du silence*. Car que d’errements de l’esprit,
que de ratures, que de fautes d’orthographe coûte un texte
avant de se lire dans sa relative et factice perfection. Et un
jugement précipité, une expression de mauvais goût même,
ont-ils nécessairement moins de gravité qu’une faute morale
et en sont-ils absolument distincts? Qui peut enfin garantir à
quelqu’un qui écrit, non pas tant qu’il aura encore quelque
chose à dire mais qu’il gardera encore assez de foi en ce qu’il
a à dire pour y puiser la force d’écrire. Le silence d’une plume
est, bien plus qu’une contrainte, une tentation de tous les
jours. De même que la mort
qui est une rupture, certes,
mais qui est aussi la simple
façon qu’ont les jours de se
compter.
À moins de tomber sur une
âme empaillée, les honneurs,
les marques de reconnaissance
sociale fragilisent
l’être. Ce n’est pas de solennités
que l’on a vraiment
besoin, en les recevant, mais
de tendresse. Faits pour
exorciser l’angoisse, les
rituels, s’ils comportent trop
de pompes, risquent d’étouffer
l’âme angoissée. Il n’est
pas indispensable d’avoir été
lexicographe pour savoir
que le mot «pompes» attire
comme un aimant le qualificatif
«funèbres». Je me
devais donc — puisqu’on
m’en laissait le choix —
d’imprimer à la cérémonie
de ce soir un cachet de grande
simplicité, d’intimité
presque. Car s’ils n’effacent
pas l’erreur ni ne conjurent
nécessairement la montée du
silence, l’amour et l’amitié
(les vrais, s’entend) ressourcent
le courage de vivre.
*Deux autres films de Bergman.

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