“La Langue du Secret” de Najwa Barakat

En définitive, je n’ai lu que des pages éparses de la traduction de ce roman réalisée par Philippe Vigreux*. J’ai préféré relire entièrement le texte arabe dont j’étais déjà familier. Il n’empêche que la traduction s’impose sans peine au lecteur par d’évidentes qualités ; la précision des termes, l’élégance des phrases, la richesse époustouflante du vocabulaire… On reste en admiration surtout devant ces quelques jeux de mots arabes dont le traducteur trouve comme par miracle des équivalents français toujours si heureux.
Je souligne volontiers ces qualités et quelques autres en dépit du fait que le traducteur a supprimé sans sourciller la dédicace imprimée du livre original. C’est, de sa part, un coup bien perfide puisque mon nom figurait en bonne place parmi ceux des dédicataires en la compagnie inespérée de Mohiédine Ibn Arabî et de Abdullah Al-Alâyilî.
Dès ma première lecture de ce roman, j’avais pu admirer le déroulement du récit et la construction d’une aussi énigmatique ambiance. J’ai retrouvé, dans la trame générale, dans l’intrigue, si l’on préfère, des échos d’Ecco. Un ou plusieurs crimes dont le mystère s’abat net au milieu d’un petit monde où tout est mystérieux. C’est la réplique d’un Moyen Âge où la raison est rangée dans le placard des accessoires pratiques : reléguée au rang d’outil d’un savoir profane encore mal autonomisé. La vraie vérité, elle, reste à extraire du carcan épais et poussiéreux de la bêtise commune. L’effort pour atteindre le sens, dans sa fraîcheur oubliée, ne peut être que le fait d’initiés consacrant leur vie à un tête-à-tête laborieux avec les mots du commun que l’on doit faire parler. Leur entreprise est tellement vaste qu’ils n’en viennent jamais à bout, qu’aucune percée effectuée n’est définitive, que, par conséquent, le projet doit passer de génération en génération d’initiés : chacune prenant sur elle de former patiemment la suivante qui se retrouve obligée de tout recommencer. C’est seulement à ce prix qu’elle pourra s’approprier effectivement ce qui, maintes fois, a été trouvé.
Afin d’édifier son récit, Najwa Barakat élit une tradition parmi d’autres de celles qui se proposent de percer les voiles de l’Être. Il s’agit – on l’a deviné – de celle qui y va via l’affrontement de l’épaisseur des mots. Or qu’y a-t-il de plus évident, si l’on veut retrouver le sens ultime que les mots, à la fois, voilent et dévoilent que de le chercher dans leurs éléments premiers : les sons de la langue, les phonèmes, les lettres?
C’est ce projet de cerner les sémantèmes secrets, grouillant dans le tréfonds de chaque lettre, qu’au prix d’un labeur interminable, la confrérie qui se trouve au centre de ce roman veut faire avancer, sinon mener à terme. L’idée qu’une lettre seule est porteuse de sens est si curieuse qu’elle peut précisément alimenter les exercices les plus futiles, susciter des recherches aussi oiseuses qu’interminables. Elle est liée à la question de l’origine des langues dont la Société de Linguistique de Paris a interdit de débattre en 1866 et qui n’est retournée à l’ordre du jour, en France et ailleurs, que plus d’un siècle plus tard.
Cette hypothèse d’un sens ésotérique des lettres est surtout incompatible avec le postulat saussurien de l’arbitraire du signe : pilier, s’il en est, de la linguistique contemporaine et plus généralement de la pensée structuraliste. Ce postulat, solidement assis en apparence sur la pluralité réelle des langues, est de nos jours encore accepté comme préliminaire épistémologique lui-même arbitraire. Il semble, par ailleurs, battu en brèches dès qu’il veut s’imposer comme principe universel de la genèse réelle des langues.
Doit-on pour autant considérer comme acquise l’hypothèse d’une parenté originelle du signifiant et du signifié et, par conséquent, celle d’un noyau sémantique que chacun des éléments phoniques d’une langue inculquerait, pour ainsi dire, à la lettre ou graphème correspondant ? Question difficile, s’il en est… Mais cette dernière hypothèse est celle de la confrérie mise en scène par Najwa Barakat.
Or il s’agit d’une hypothèse très dangereuse ou qui, du moins, peut le devenir. Imaginez, en effet, que chaque mot agite conjointement dans vos oreilles, dans votre bouche et sous vos yeux un nœud ancestral de sens, toujours vivant par-delà les transformations dont le mot présent est la résultante et qui obéissent à bien d’autres contraintes que celle de rendre par le mariage convenable de sons la signification voulue. Ce nœud, depuis si longtemps hors maîtrise, ne ressemblerait-il pas à un nœud de vipères ? Le mot prononcé ne prendrait-il pas une allure de complot ? Et celui qui, poursuivant le labeur de générations d’initiés, arriverait à défaire le nœud, à en isoler les fils pour les renouer selon son inspiration, ne participerait-il pas d’un pouvoir divin sinon de Dieu en personne ? Ce ne peut-être un hasard, en effet, que les adeptes d’un sens ésotérique des lettres soient aussi les hérauts de la langue créée, supra-humaine et soient, d’autre part, des mystiques désireux de se consumer en Dieu.
La jonction de ces trois dimensions est compréhensible et historiquement attestée. Il n’est pas dit qu’elle soit, pour autant, inévitable ni qu’elle soit vouée au succès. Dans le roman de Najwa Barakat, l’entreprise donne une impression d’essoufflement et le poisson est pourri à la tête. C’est le grand maître de la confrérie qui concentre en lui-même la corruption ambiante. On consomme beaucoup de papier pour percer les secrets des lettres et, de temps en temps, on en déchire. Plus radicalement encore, la proximité de la Table sacrée qui fait le lien entre la confrérie et l’au-delà n’est pas assurée. La corruption frappe ainsi la source même du halo de sainteté qui enveloppe la confrérie et répand ses lueurs sur le village voisin. En vérité, la corruption est la doublure même de ce petit monde ; tout est corrompu ici, sauf peut-être les plus jeunes disciples, la prostituée du village et le jeune garçon dont elle tombe amoureuse.
Il y a une quarantaine d’années, j’étais, moi aussi, obsédé par cette question du sens des lettres. La modestie étant de rigueur dans ce champ miné, mes efforts devaient se limiter à l’alphabet arabe et même, de préférence, à quelques-unes de ses lettres. Il en est sorti un article assez considérable que j’ai couplé avec une interview fort mémorable de Abdullah Al-Alayili. Ces deux textes sont devenus plus tard le noyau de mon livre intitulé Kalamon et c’est cet ouvrage qui me valut l’orgueil de voir figurer mon nom dans la dédicace de Najwa Barakat supprimée par son traducteur…
J’ai beaucoup aimé La langue du secret. Lors de sa parution, j’avais déjà dit mon admiration du roman précédent de Najwa, Le bus des gens bien. J’y avais apprécié le déchaînement de bassesse et de fausseté qu’occasionne le voisinage de ces gens qui se découvrent agglutinées autour d’une tête coupée enfouie au fond d’un sac d’olives. En plus des réactions en chaîne déclenchées par un crime assez énigmatique dont l’élucidation échoue à faire consensus, j’ai retrouvé dans La langue du secret la même incertitude des lieux et du temps, le même décor aux relents médiévaux qu’étalait son prédécesseur. Dans les deux romans, le monde en place m’a rappelé l’échoppe disparue, il y a plus de 50 ans, d’un droguiste ancienne mode qui vous vendait sur la place de mon village des ingrédients médicamenteux et d’autres (ou bien les mêmes) nécessaires aux pratiques de magie noire. Je reste tout étonné devant la maîtrise par Najwa Barakat de ce monde révolu. Car il s’agit, dans ses romans, de tout un monde qui ressurgit et nous enveloppe dans sa poussière et non seulement d’une constellation d’objets poussiéreux.
Ce monde, la romancière arrive à l’incarner, moyennant le vocabulaire et la syntaxe, dans un style entier et dans un art du récit. C’est au chapitre 8 – si je ne me trompe – que nous découvrons l’existence dans la contrée où nous avons été introduits de télégrammes et d’automobiles. Nous nous estimons être probablement quelque part dans l’entre-deux-guerres… ou bien – pourquoi pas ? – aux abords du 21eme siècle. Quand à assigner des coordonnées spatiales à l’action, on s’aperçoit vite qu’il vaut mieux y renoncer. A tous les niveaux, l’incertitude est reine.
Le style de Najwa Barakat – pour en revenir à lui – nous ballotte constamment entre archaïsmes et anachronismes. Ce qui provoque force grincements dans le texte original. Nous nous apercevons vite, toutefois, de la nécessité de nous y résigner : ce sont les gonds de notre univers et non pas les mots de l’auteure qui n’arrêtent pas de grincer. En revanche, par l’élégance même de ses phrases et l’homogénéité de son vocabulaire, la traduction de Philippe Vigreux gomme largement cette singularité de l’expression barakatienne. On ne sait si l’on doit s’en plaindre ou en féliciter le traducteur. En voilà une autre incertitude : bien mienne celle-là.
Aux vecteurs qui font avancer le bus des gens bien, la langue du secret ajoute le va-et-vient entre le crime et le sacré. Ce qui nous laisse sur l’impression que, de même que le pire, le sacré n’est pas toujours sûr. Le sens d’une lettre (tout au plus une illusion de similitude, avais-je décrété dans l’article susmentionné, ce qui est beaucoup…) ne peut être sûr non plus. C’est bien cette incertitude qui fait qu’au plus profond de notre être, l’œuvre de Najwa Barakat nous émeut.
Beyrouth, octobre 2015
* Texte de mon intervention a la table ronde reunie le 25 octobre 2015, au Salon du Livre Francophone de Beyrouth,. autour de la traduction francaise du roman de Najwa Barakat “La Langue du Secret”, Sindbad, Actes Sud – L’Orient du Livre, Paris – Beyrouth, 2015.

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